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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 84 (2002).

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Mauvais et bons

13 octobre 2002
Année A : 28e dimanche du temps ordinaire
Matthieu 22, 1-14

 « Il envoya ses serviteurs pour appeler à la noce les invités, mais ceux-ci ne voulaient pas venir » (v. 3)

Je me demande souvent comment il se fait que l'Église accepte de lire l'évangile au cours de ses liturgies. La plupart du temps il s'y trouve des choses épouvantables. Cette fois-ci, il s'agit de trois petits mots: « mauvais et bons ». Cités comme ça, ils n'ont l'air de rien, dans le contexte, ils font choc. Partons du début. Vous voulez savoir ce que sera la vie dans le Règne de Dieu, dit Jésus, eh bien! voici. (Disons, pour qu'on se comprenne, que le Règne de Dieu n'a rien d'une vie éthérée dans un ciel mythique. Pour Jésus, c'est l'ensemble des conditions qui feront qu'un jour le bonheur sera possible pour tout le monde, sur la terre. Rêvons pour aujourd'hui: plus de domination états-unienne, plus d'impérialisme de la finance, plus de disparités, donc plus de terrorisme, etc. Un bonheur simple entre humains faillibles mais chaleureux.) Dans sa réponse, Jésus est plus rugueux que moi dans la définition que je viens de donner. Vous voulez vraiment le savoir? eh bien! voici. (Préparez-vous, c'est à la fois révolutionnaire et sanglant.) Ça commence comme se passe la vie présente.

     Un illustre personnage de ce monde se prépare à donner un grand banquet de noces. Ne manquent que les invités. Pas n'importe qui, bien entendu. Des gens de sa classe, du monde à l'aise: des grands propriétaires terriens, des gens de la finance et du commerce. Ils ne sont pas arrivés là où ils sont pour rien: voilà donc des êtres à la fois très occupés et sans pitié. Dans ce monde-là, c'est une condition de succès et de survie. Quand l'invitation, qui les dérange arrive, ça n'hésite pas longtemps: certains s'occupent de leurs affaires, les autres massacrent tout simplement les envoyés qui les invitaient. Les ligues majeures de l'humanité, ce monde-là, de vrais hommes: brutaux, riches et virils. Tout pour plaire. Mais ils frappent plus impitoyable qu'eux. Le personnage du début, enragé, envoie ses B-52… je veux dire ses armées tuer tout ces gens-là et détruire leurs villes. Voilà la vraie vie, tout pour se reconnaître.

     Le Règne de Dieu commence après. Le grand personnage (Dieu?!) change radicalement d'attitude. Il n'accepte plus le monde tel qu'il est, la société telle qu'elle fonctionne, de valoriser les êtres brutaux qui étaient ses amis: gens qui s'accordent de gros salaires pour se récompenser de mettre leurs employés à pied, gens qui s'enrichissent en gaspillant le produit des taxes, gens qui tuent avec le sourire du devoir bien fait, pays qui volent la nourriture des pauvres. Désormais, ce ne sera plus comme avant, tous auront à manger. Et ses serviteurs repartent. Et ils remplissent la salle de toutes sortes de monde: « mauvais et bons », dit le texte (v. 10).

     Ce « mauvais et bons » est assez incroyable. Disons, d'abord, que c'est certainement un progrès par rapport à la situation antérieure (c'est-à-dire la situation présente de notre monde), où ce sont uniquement les amis du régime qui sont invités au banquet. Et le régime est clair là-dessus: il lutte contre le terrorisme pour protéger son niveau de vie, niveau qu'il ne peut conserver qu'en opprimant la majeure partie de l'humanité; il favorise ses amis, parce que ce sont ses amis et qu'entre amis on sait s'entraider. Avant, il n'y avait donc que la racaille au banquet. Après, il s'y trouve aussi des bons, le Règne de Dieu a donc amélioré les affaires.

     Mais il reste ce troublant « mauvais ». Que veut donc dire Jésus? Nous ne sommes pas les seuls à être embêtés, les premiers chrétiens l'étaient aussi. Un signe en est la finale actuelle du récit. À l'origine, il se terminait à la fin du v. 10: la salle est remplie de convives (voir Luc 14, 16-24). Les versets qui suivent sont un ajout, soit de Matthieu, soit d'un rédacteur antérieur pour qui il est important que les convives aient leur « habit de noce ». Exiger ce fameux vêtement est une façon de relativiser la présence des « mauvais » qui fait problème. Ils ne sont pas si mauvais que ça puisqu'ils sont habillés comme il faut, le vêtement témoignant de l'être de la personne. Le rédacteur en question était donc (comme nous?) quelque peu scandalisé par la présence dans le Règne de Dieu de gens plus ou moins recommandables.

     Le problème pourrait être formulé à peu près comme ceci: à quoi cela sert-il d'être bon si on n'y trouve aucun avantage dans le Règne de Dieu (notez l'ordre des mots: mauvais et bons!)? Pourquoi « se désâmer » à faire le bien, si ça ne sert à rien? C'est que le Règne de Dieu est pour tous les humains. Selon Jésus, Dieu n'est pas être à exclure qui que ce soit de son Règne. Quiconque voudra bien y entrer sera le bienvenu. Mais alors, pourquoi ne pas vivre joyeusement pécheur en gardant le goût du Règne de Dieu? Parce qu'être mauvais, c'est être inhumain et donc malheureux. Et qu'être bon, c'est être humain et donc heureux, malgré tout ce que la vie peut avoir de duretés. Et qu'on ne peut être humain (et donc ressemblant à Dieu) en voulant le malheur d'un autre. En terminant, un petit avertissement. Si ce « mauvais et bons » m'enrage, c'est que je ne suis pas bon, et même trop mauvais pour entrer dans le Règne.

ANDRÉ MYRE
Montréal

 

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