|
|
||
|
|
|
|
Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 84 (2002). |
Cette terre qui m'est donnée à cultiver 6 octobre 2002 « Quand arriva le moment de la vendange, il [le propriétaire] envoya ses serviteurs auprès des vignerons. » (v. 34) Comprendre la parabole des vignerons révoltés n'est pas très difficile. Un homme a fait un investissement dans une ferme, et vit la désagréable surprise de non seulement se voir refuser son dû, mais également de subir une attaque personnelle dans la tentative de s'emparer de son bien et de l'assassinat de son fils, présumé héritier. Question: comment réagira ce propriétaire? Il est facile de répondre: ce propriétaire se débarrassera au plus vite de ces travailleurs pour les remplacer par d'autres. Il est également facile de transposer cette situation dans le contexte de notre vie de tous les jours. Comment réagiriez-vous si vous aviez confié vos économies à un courtier pour qu'il l'investisse dans un REÉR, et que vous vous retrouviez un jour avec presque rien, à cause de placements imprudents et mal avisés? Vous vous débarrasseriez au plus vite de ce courtier et le traîneriez probablement en cour. Ce qui est moins évident, c'est de préciser où veut-on en venir avec cette parabole. De son côté, l'évangéliste Matthieu entend clairement associer les vignerons révoltés à cette partie du peuple juif qui s'est fermé à la foi chrétienne, et expliquer ainsi son remplacement par la communauté des chrétiens dans le plan de Dieu. Jésus lui-même a probablement utilisé cette parabole pour exhorter les responsables religieux à une prise de conscience: vous avez dévié de votre mission, vous avez confisqué pour votre profit ce que Dieu vous a confié, et si cela ne change pas, vous aurez à faire face au rejet même de Dieu. Mais de notre côté, à quoi cette parabole renvoie-t-elle exactement? Je pense qu'elle renvoie à notre situation profonde d'être humain: nous sommes des êtres qui n'existons que parce que nous avons tout reçu, c'est-à-dire la vie et l'apprentissage à la vie, et sommes appelés en retour à donner la vie et à apprendre aux autres à vivre. Il y a donc deux dimensions: nous ne sommes pas propriétaires de la vie, et nous sommes appelés à faire fructifier cette vie. Ce sont ces deux dimensions qui se retrouvent dans la parabole. Mais alors, où est le problème? Le problème, ce sont de multiples choses comme ce qui suit. Récemment, nous mangions avec une amie qui est au début de la cinquantaine. Puis, au milieu du repas, elle dit: «Je me rends compte avec le temps que nos parents ne nous ont jamais vraiment aimés, ils se sont plutôt servis de nous.» Et voilà qu'au terme d'une vie, au moment où ils devraient récolter le fruit de leur uvre d'amour, des parents font face à des relations cahoteuses et à demi brisées. Peut-on renvoyer des parents comme on renvoie un courtier? Et je me sens moi-même interpellé: est-ce que, moi aussi, au travail ou à la maison, je me sers de ceux dont je suis responsable pour réaliser mes propres ambitions, satisfaire mes propres besoins? Qu'est-ce qui se passe donc chez un être humain pour dévier ainsi de sa route? Une illusion. Une formidable illusion. Et la peur. L'illusion est racontée dans ce fameux récit de Ève au Jardin d'Eden: «[ ] "Vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal." La femme vit que l'arbre était bon à manger et séduisant à voir.» L'illusion est de penser qu'en échappant à sa condition de créature, en fuyant ce monde limité et fragile, en ne dépendant de personne pour sa subsistance et la reconnaissance de sa valeur, bref en devenant ce qu'on s'imagine être Dieu, nous allons connaître le nirvana. C'est ainsi que des parents regardent leurs enfants, non pas tels qu'ils sont, mais tels qu'ils les voient dans la projection de leurs désirs et de leurs fantasmes. C'est ainsi qu'on est incapable de sentir la beauté, la grandeur, la joie de chaque moment passé avec quelqu'un qu'on essaie de comprendre, d'éduquer, de reprendre, de guider. On s'imagine le bonheur à la manière d'un bassin qui recueille et retient toutes les eaux d'alentour, plutôt qu'un fleuve qui rejette à la mer l'eau qu'il a reçu. Et il y la peur, cette fameuse peur qui me fait engranger par peur du lendemain. Qui sait si mes enfants me paieront de retour et s'occuperont de moi dans ma vieillesse. La peur est l'envers de la foi. Autant la foi construit des relations multiples, autant la peur les brise. Ne nous étonnons pas d'entendre Jésus répéter: «Pourquoi avez-vous peur, gens de peu de foi?» Personnellement, tout comme vous, j'ai à mener un combat pour découvrir sans cesse la grandeur de cette terre qui m'est donnée à cultiver, de rejeter comme illusions ces ailleurs où j'échapperais à ce qui constitue mon lot avec ses contraintes et ses limites. Je dois vaincre cette peur constante de compter sur les autres pour mon lendemain. Ce combat en vaut la peine, car le bonheur est là, et pas ailleurs. Par là je deviens un être qui donne son fruit au temps propice, qui donne autant sinon plus que ce qu'il a reçu. Mais il y a plus. Ne découvrirais-je pas ainsi un peu plus cet Être mystérieux qui, loin d'être autosuffisant, a voulu cette relation à un monde fragile et limité? ANDRÉ GILBERT |
|
| activités | calendrier | centre | documents | nouveautés | Présence
Magazine © 2002 www.cebl.org 24 septembre 2002
|
||