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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 84 (2002). |
Étonnante équité 22 septembre 2002 « Je veux donner à ce dernier autant qu'à toi. » (v. 14) L'actualité des dernières années nous a rendu familières les expressions « équité salariale » et « clauses orphelins » ou « clauses discriminatoires ». Pour les syndicats, les gouvernements et les patrons d'entreprises, ces réalités reviennent fréquemment à l'ordre du jour. Ces réalités représentent d'importants enjeux économiques et sociaux. La parabole lue aujourd'hui présente une situation qui rappelle ces questions bien actuelles. Des ouvriers se sentent lésés, injustement traités. L'attitude du patron n'est certes pas un modèle à suivre en termes de relations de travail! Mais Jésus n'offre ici ni un cours de gestion de personnel ni un exemple d'équité salariale. Ses propos concernent plutôt les rapports avec Dieu. Ils rejoignent d'autres passages des évangiles où le Seigneur accorde une place de premier choix aux pécheurs. Une attitude et des déclarations qui lui valent souvent la réprobation de la part des témoins. Difficile d'accepter que Dieu aime aussi bien les mauvais croyants que les bons. Difficile d'admettre que, dans son Royaume, l'impur occupe un fauteuil aussi confortable que celui du fidèle observateur de la loi. Les ouvriers qui se plaignent dans la parabole représentent cette catégorie de personnes qui se scandalise de l'attitude de Jésus. Mais voilà: l'amour de Dieu ne s'évalue pas, il ne se négocie pas et ne se réclame pas. Il se donne et il se reçoit. La parabole pose finalement cette question: comment est-ce que je reçois l'amour de Dieu? En me comparant avec les autres ou en l'accueillant simplement? La réaction des ouvriers qui se plaignent du mode de rémunération paraît au premier regard toute empreinte d'un indéniable sens de la justice. Or, en prenant un peu de recul par rapport au récit, on voit apparaître une touche de mesquinerie. L'insatisfaction des ouvriers ne vient pas de ce que le patron se soit montré injuste. L'entente convenait, au départ, à chaque partie. La plainte surgit parce que le maître fait preuve d'une bonté inattendue. Que souhaiteraient les ouvriers mécontents à partir de là? Recevoir davantage, être « surpayés » et se trouver en mesure de renégocier leur contrat pour les prochaines fois? Voir les ouvriers de la dernière heure recevoir moins et tant pis pour eux? Les nobles idéaux de justice se ternissent tout à coup... La parabole se trouve ainsi à critiquer une attitude qui, sous apparence de justice, risque de dissimuler une forme de jalousie ou d'envie. Est juste ce que moi je juge suffisant pour l'autre. D'après le dénouement du récit de Jésus, ça ne fonctionne pas ainsi aux yeux de Dieu. La justice du Seigneur en est une de bonté toute gratuite. Il ne la distribue pas selon le mérite personnel de chacun. Pour lui, c'est le coeur qui parle avant tout. Les ouvriers recrutés au dernier moment représentent les laissés-pour-compte, ceux dont aucun employeur n'a voulu: « personne ne nous a embauchés », disent-ils. Or, non seulement quelqu'un s'intéresse-t-il finalement à eux, les voilà qui gagnent un salaire inattendu! De manière plus large, la parabole illustre une attitude fondamentale de Jésus: accorder de l'attention à celles et à ceux qui en ont le plus besoin. Pécheurs, lépreux, femme adultère, publicain La liste est longue de ces personnages relégués au dernier rang de la société d'alors et qui se voient soudain devenir le centre d'intérêt de ce prophète ambulant. Des gens à qui on laissait entendre que leurs chances de salut étaient bien minces. Des gens qu'on disait exclus de la liste de paie, pour reprendre l'image de la parabole. Jésus leur dit qu'aux yeux du Seigneur, ces « derniers » comptent tout autant que les plus rigoureux des pharisiens. Et même peut-être davantage! Le verset final résume cette idée dans une formule choc: « Ainsi les derniers seront premiers, et les premiers derniers. » C'est comme si Jésus disait: « Ne vous étonnez pas de me voir parler et agir en faveur des moins que rien. Et à l'inverse, ne vous attendez pas à ce que je fasse l'éloge de vos mérites, aussi admirables soient-ils! » Comme employeur, Dieu ferait sans doute bien des mécontents. Mais justement, la relation avec lui ne se vit pas comme celle d'un patron et d'un employé. Avec lui, pas question de performance ou de prime au rendement. C'est le coeur qui est à l'oeuvre, le sien et le nôtre. C'est lui qui nous travaille. Pour le Seigneur, les premiers ne sont pas les champions, les médaillés d'or mais bien ceux qui, aujourd'hui, ont le plus besoin de son amour. JEAN GROU |
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