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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 83 (2002).

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Tout contrôler, et en même temps tout perdre

1er septembre 2002
Année A : 22e dimanche du temps ordinaire
Matthieu 16, 21-27

 « Si quelqu'un veut marcher derrière moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive. » (v. 24)

Je ne connais personne qui ferait de l'évangile de ce dimanche son passage favori, un passage qu'il relirait régulièrement, comme pour goûter à la force de sa sagesse: « souffrir », « être tué », « prendre sa croix », « perdre sa vie », « recevoir selon sa conduite ». Tous les ingrédients sont réunis pour faire revivre un christianisme qu'on a vomi à partir des années 60. À moins d'être masochiste, on ne peut désirer de nouveau une telle voie.

     Et pourtant, ce passage ne renfermerait-il pas le secret pour un destin extraordinaire, pour une vraie vie dans tout ce qu'elle peut donner? Nos images d'autoflagellation, de vie diminuée et de pain de misère ne seraient-elles pas totalement fausses? Des slogans comme « il faut faire des sacrifices » ne passeraient-ils pas complètement à côté de ce que dit Jésus? Tout d'abord, que signifie « se renier soi-même », « prendre sa croix », « perdre sa vie »?

     Il me semble que la piste la plus féconde pour comprendre les interpellations de Jésus est celle de notre besoin de contrôler, contrôler notre vie, contrôler notre environnement. Vous savez qu'avec les pulsions sexuelles c'est l'un des grands besoins qui nous habitent. Il est même à la source du progrès de notre monde: réussir à contrôler les forces hostiles, réussir à contrôler nos sources de ravitaillement, réussir à contrôler ce que sera demain. On ne donnerait pas chers à une compagnie qui ne contrôlerait pas ses intrants et ses extrants. Pourtant, n'y a-t-il pas ici pour notre humanité un écueil?

     Chacun pourrait faire l'exercice de nommer ce qu'il contrôle ou de ce qu'il aimerait contrôler. Qui ne voudrait pas exercer un contrôle absolu sur son travail, sur son emploi. Les syndicats ne sont-ils pas nés de ce besoin? Mais qu'arrive-t-il quand ce besoin de contrôle, soit du côté patronal, soit du côté syndical, devient un absolu en soi? Il n'y a plus d'évolution, plus de nouveauté, plus d'écoute d'idées originales, plus d'adaptation aux nouvelles conditions du marché, plus de remise en question de pratiques courantes, même plus d'appel à des nouvelles capacités des gens. Le contrôle érigé en absolu va non seulement tuer l'entreprise, mais tuer aussi tout le personnel.

     Comme parents nous voudrions contrôler le destin de nos enfants, et cela pour leur bien. Comme nous voyons grand, comme nous désirons pour eux un destin fabuleux, comme nous ne voudrions surtout pas qu'ils connaissent les difficultés que nous avons eues, nous essayons de baliser leur chemin, de leur indiquer la voie à suivre, de les protéger d'une série de maux. Le problème, c'est quand ce désir, sain en soi, se fige en exercice de contrôle. Il me revient en mémoire le destin tragique du cinéaste Claude Jutras. Au lendemain de l'obtention de son diplôme de médecine, il dit à son père médecin: « Papa, voilà mon diplôme de médecine, prends-le, c'est ce que tu as voulu, tu l'as eu. Maintenant, adieu! » Il s'orienta alors vers sa carrière de cinéaste, avant d'être victime de l'Alzheimer. Le père exerçait un contrôle sur son fils, il a tout perdu.

     Quand je perds le contrôle d'une réalité, j'ai l'impression de mourir. Dans le monde politique, il y a des faiseurs d'images qui exercent un contrôle absolu sur ce qui se dit et s'écrit sur un personnage. Perdre ce contrôle implique la mort du personnage.

     Par définition, le contrôleur veut conserver ce qui existe, et par là peut empêcher qu'adviennent des réalités nouvelles. Il y a comme une dialectique entre le contrôle des choses et la vérité des choses. Retournons à Jésus. La mention du destin tragique qui l'attend n'est qu'une façon de dire: « Je veux rester fidèle à ma vérité et à la réalité des choses, même si cela implique que je perde le contrôle sur le sort de ma vie. » Parce qu'il n'a pas essayé de tout contrôler sur son chemin, il a laissé advenir la vie. Planifier sa vie est une chose, la contrôler est une autre. Il y a comme une semence de mort dans le contrôle.

     L'enjeu de ma vie, c'est d'accepter de me laisser « brûler » par les paroles de mes enfants, des mes collèges, de ma conjointe, des médias, de tout ce qui peut contenir un filon de vérité, et cela implique d'accepter de ne pas les contrôler, cela implique de se « renier soi-même », de se « dessaisir de sa vie ». Voilà ma méditation actuelle, voilà ce que notre société et l'ensemble de l'Église devraient méditer. C'est la condition de laisser advenir une vie surabondante qu'on ne soupçonne pas.

ANDRÉ GILBERT
Aylmer

 

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