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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 83 (2002).

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Faut-il être nombreux?

14 juillet 2002
Année A : 15e dimanche du temps ordinaire
Matthieu 13, 1-23

 « Voici que le semeur est sorti pour semer. » (v. 3)

Nous sommes habitués aux chiffres, aux statistiques, aux nombres faramineux. Les pauvres peuvent bien rêver d'être un jour millionnaires, les millionnaires, eux, travaillent pour le milliard: c'est à qui en aurait le plus. Ce qui vaut pour les dollars vaut aussi pour les humains. L'Inde aspire à dépasser la Chine, et pauvre petit Québec que ses hormones nationalistes ne permettent pas de faire grandir assez vite! Même les religions sont dans la course: dépendant de leurs sources, les dépêches mettent tantôt le christianisme en avant par rapport au milliard de membres, tantôt l'islam. Ou c'est le Père qui remporte la palme ou c'est Allah; ou c'est Jésus, le vrai prophète, ou c'est Mahomet. C'est le nombre qui décidera, et malheur au vaincu. Mon Dieu! que tout cela est excitant.

     De son vivant, Jésus était seul, dans l'Empire romain, à vivre de la subversion du Dieu d'Israël. On peut bien le voir entouré d'une vingtaine d'hommes et de femmes, ses partisans les plus proches, ça ne fait quand même pas une grosse foule. Et quelque soixante-dix ans après sa mort, malgré tout le travail entrepris par les premiers chrétiens, en dépit de tous les efforts des Paul et autres missionnaires, ce n'est pas encore la cohue aux portes de l'Église.

     Des études récentes, qu'on n'est certes pas obligé de prendre comme parole d'évangile, ont cherché à mettre un chiffre (air du temps oblige!) sur le nombre de chrétiens qu'aurait compté l'Empire à l'époque. Pour les besoins de la cause, c'est-à-dire faciliter le calcul, j'arrondis par le haut: si on estime le nombre des sujets de César à quelque soixante millions, celui des croyants et croyantes aurait été d'environ 10 000. Là-dessus, osons une double hypothèse: d'abord, comme on se situe avant l'ère constantinienne, avant la pratique généralisée du baptême des enfants - laquelle permet à l'Église d'éviter de discerner à qui son Seigneur donne la foi -, il n'est pas déraisonnable de supposer que ce dernier total ait correspondu au nombre de ceux et celles que le Christ voulait voir vivre à sa suite. La seconde hypothèse prend la relève de la première: n'est-il pas légitime de supposer que la proportion de celles et ceux qui sont aujourd'hui destinés à la foi soit semblable à celle de jadis? Fixons donc d'autorité la population du globe, aujourd'hui, à six milliards, et celle du Québec à six millions: on se retrouverait donc avec un million de chrétiens sur la planète, et mille chez nous! Le but d'une telle opération statistique n'est évidemment pas d'espérer le rassemblement d'un petit nombre d'élus (dont l'auteur et le lecteur ou la lectrice feraient naturellement partie!), mais de contribuer à une lecture plus sereine des textes bibliques et du sort qui attend l'Église du Québec.

     Le semeur de l'Évangile ne sait pas d'avance ce qui arrivera à sa semence. Il sème sur tout son terrain, et il attend de voir ce qui en résultera. Et il se rend vite compte que seule une partie de sa terre produit le fruit qu'il escomptait. Beaucoup de gens, pour toutes sortes de raisons, ne sont pas intéressés par le chemin de vie tracé par le semeur. Ils ont d'autres cibles pour leur existence, poursuivent d'autres bonheurs, attendent d'autres joies. L'humanité marche sur toutes sortes de chemins, seuls ceux et celles « qui ont été mis dans le secret du Règne des cieux » sont susceptibles de répondre aux attentes du semeur.

     Deux conditions sont donc nécessaires pour croître dans le terrain du semeur: avoir été mis dans le secret par lui et avoir décidé de répondre à ses attentes. Deux conditions qui limitent terriblement le nombre des croyants et croyantes. Ils sont le sel de la terre, dit-on d'eux ailleurs, la lumière du monde. Ce qui suppose un grand amour pour la terre ou le monde. Il est normal qu'il y ait l'humanité ou le monde, une humanité diversifiée, tant par sa composition que ses intérêts, tant par ses cultures que ses lieux de vie. Il suffit d'un peu de sel pour que la soupe (en restreignant l'image) goûte bon, l'important n'étant pas le sel mais la soupe auquel le sel donne goût.

     L'Église s'est longtemps prise pour le semeur, s'est trop longtemps attribué la tâche de donner ou transmettre la foi. Elle a monté tout un système pour s'éviter de tenir compte des décisions de son Seigneur. Elle s'est voulue grande, couvrant la terre, englobant l'humanité. Lui la désirait petite, parcourant la terre, donnant simplement le goût de vivre à ses frères et soeurs humains. Elle s'est voulue riche de milliards de fidèles, lui la désirait pauvre de quelques centaines de milliers. Elle s'est voulue présence de Dieu dans de superbes édifices, lui la désirait toujours en marche sur les routes du monde. Elle s'est structurée en pyramide immuable, lui ne cesse de la déconstruire. Combien de temps cela lui prendra-t-il pour défaire quinze siècles de travail? Combien de temps encore décidera-t-il que nous sommes trop nombreux?

     Seigneur! suis-je de trop?

ANDRÉ MYRE
Montréal

 

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