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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 82 (2002). |
Comment
l'Évangile en arrive 7 juillet 2002 « Ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l'as révélé aux tout-petits. » (v. 25) Il n'est pas facile à quelqu'un de commenter un texte qui le condamne. Or, c'est bien ce que fait Matthieu 11, 25. Il condamne l'interprète, il le range au rang des savants ou des grands esprits, des technocrates ou des experts, de ceux qui pensent ou organisent le monde à leur image. Ces gens-là ne comprennent pas ce que les tout-petits comprennent, à savoir le sens de la vie, la lecture de la réalité par en-bas, au niveau du sol, l'espérance d'un monde organisé de tout autre façon qu'il l'est maintenant, une soif innée de justice, une perception instinctive de l'intelligence et de la bonté de Dieu. Les petites gens montrent une sorte de parenté immédiate avec le Parent de Là-haut. Ils se reconnaissent en lui, ils le comprennent, le devinent, se l'approprient, le découvrent vivant pour eux. Je n'ai jamais eu de peine à parler du Règne de Dieu, de Jésus, de l'Évangile au « monde ordinaire ». Ils ne sont pas scandalisés par lui. Ils voient bien la logique de sa préférence pour les pauvres, les petits, les pécheurs. Ils n'y voient pas d'injustice, ils n'opposent pas leur bon droit à un choix qui les laisserait de côté. Mais les grands, Seigneur! qu'ils ont peine à comprendre l'Évangile. Et, quand ils l'entendent, eux aussi, tout à coup, se disent pauvres, pauvres d'esprit, détachés, n'importe quoi pour être eux aussi l'objet de l'amour privilégié de Dieu. Ils n'existeraient pas s'ils n'étaient pas les premiers en tout. Il faut donc que l'Évangile soit aussi pour eux, au moins autant que les autres. Ils sont malades, eux aussi, ont des tracas de familles, les enfants, vous savez, la drogue, etc., la vie n'est pas facile aujourd'hui. Et puis le Bon Dieu est bon, il aime également tous ses enfants, il ne fait pas de différence entre eux, il sait apprécier les misères de chacun. Et les curés de dire le contraire de l'Évangile, parce que ce sont les riches qui font vivre leur paroisse. Et les dirigeants et technocrates de même, parce que les pauvres ne sont pas aptes à comprendre la complexité du monde moderne. Et les exégètes et théologiens aussi, parce que leur science, ils l'ont apprise de savants qui étaient à cent lieues de la misère du monde. Et les quelques penseurs d'Amérique latine qui ont essayé de redire ce que disait l'Évangile ont vite été condamnés, pour marxisme latent ou pour dévaluation du salut chrétien. De sorte que, et de façon paradoxale, elle est toujours vraie la parole d'évangile citée plus haut: les technocrates et experts ne comprennent rien tandis que les tout-petits saisissent à pleines mains la révélation de Dieu. Sauf que le prix, terrible, qu'ils ont à payer pour leur savoir, c'est la misère, quand ce n'est leur mise à l'écart par l'Église. Où tout cela laisse-t-il le commentateur du début? Condamné à l'ignorance en tant qu'expert, il prétend comprendre quelque chose malgré que, sociologiquement, il ne fasse pas partie des tout-petits. Tout cela est bien compliqué, se dit-il. Aussi se réjouit-il de la parole de conclusion: « Ici, vers moi, tous les fatigués et éreintés, et moi, je vous reposerai. Emportez mon joug sur vous et apprenez de moi, parce que je suis indulgent et au bas de l'échelle par le coeur, et vous trouverez un repos pour vos vies. » (11, 28-30) On dirait, se dit-il, que ça a été écrit exprès pour moi. Il me semble que la vie m'a appris l'indulgence. À tant fréquenter de gens fatigués et éreintés, on dirait que tout cela a déteint sur moi. Et quelle bouffée de fraîcheur que ce « au bas de l'échelle par le coeur ». Il me semble, mais me fais-je illusion?, qu'à vouloir comprendre les choses par en bas, je me suis fais rétrograder de quelques barreaux. Et que mon coeur (« là où est ton trésor, là est ton coeur »), est en bas. Mais les choses ne sont jamais simples. En effet, un petit coup d'oeil à l'évangile de Matthieu lui fait vite comprendre que la douceur et l'indulgence dont il parle sont trompeuses. Rien à voir avec un caractère mollasse et le laisser-aller du genre: fais ce que tu veux pourvu que tu ne me déranges pas. Être doux ou indulgent, c'est accepter d'alléger tout ce poids que font peser sur les petits les systèmes, les lois, les religions. Ils ont la vie assez difficile comme cela, se dit l'évangile, faisons ce que l'on peut pour leur faciliter la vie. Et c'est reparti. Voilà que le grand monde se remet à japper! Les systèmes, ce sont eux qui les ont montés, gare à qui ne les prend pas au sérieux. Mais tout cela a du bon, finalement. Ça permet d'intuitionner le Parent de Là-haut, oeuvrant pour que les tout-petits contribuent à rapetisser le soi-disant expert, dans l'espoir qu'il comprenne enfin quelque chose. Peut-être, qui sait? pourra-t-il en éclairer d'autres ANDRÉ MYRE |
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