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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 79 (2001).

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Le sel et la lumière

10 février 2002
Année A : 5e dimanche du temps ordinaire
Matthieu 5, 13-16

 « Vous êtes le sel de la terre […]. Vous êtes la lumière du monde. » (v. 13 et 14)

Entendues après la proclamation des Béatitudes, ces paroles ne sont pas des injonctions et encore moins des propositions d'idéal à poursuivre. Nous sommes en présence de très nettes affirmations. Les disciples de Jésus, ceux et celles qui, engagés déjà dans la lignée de l'Évangile, viennent d'être reconnus heureux, sont le sel de la terre et la lumière du monde. L'énoncé de deux impossibilités ne laissent aucun doute à ce propos: le sel ne peut de lui-même s'affadir, pas plus que la lumière peut ne pas éclairer. Cela revient à dire qu'on ne peut être fils et filles de l'Évangile sans être en même temps sel et lumière pour le monde. Mais comment entendre cette condition, comment la vivre au concret des jours?

     Le sel est ce qui donne goût aux aliments et - du moins dans le monde ancien - ce qui sert à leur conservation. Le disciple sera celui qui ajoute à la saveur de la vie, non pas tant par des paroles séduisantes ou réconfortantes, par des actions remarquables, mais plutôt par la qualité de sa vie, par le sérieux de ses options quand se présentent à lui les choix multiples qu'exige la vie au milieu du monde. Il sera, comme le souhaite encore l'Évangile, le ferment qui fait lever la pâte. Bien souvent sans le dire ou le savoir, par le seul fait de sa présence au monde, par une sorte de souci d'humanité que fait monter en lui la parole évangélique et le modèle exemplaire du Christ.

     Sel pour la vie, le disciple sera en outre et avant tout lumière en ce monde. Il sera comme la lampe allumée qui sert de point de repère au voyageur parfois égaré ou incertain du but à atteindre, qui éclaire la route à suivre et rend la marche plus aisée. Il le sera par la sagesse dont la lampe allumée est le symbole. Une sagesse reçue avec la Parole qui grandit en lui et qui en vient à rayonner de lui. Encore ici, le disciple ne se fera pas lui-même maître d'une sagesse qu'il imposerait avec autorité; il sera le témoin, le plus souvent discret et silencieux, de cette sagesse qu'il a un jour reconnue et accueillie, qu'il a développée en conjuguant ensemble son expérience du monde et de la vie et sa lecture de l'Évangile.

     Elle peut sembler chargée d'une lourde mission, la condition du disciple ainsi décrite. Elle le sera si le disciple se pense, justement, chargé d'une mission, d'un devoir d'être sel et lumière. Mais ce n'est pas de cela qu'il est ici question. C'est plutôt la constatation d'un enrichissement de l'être et de la vie de la personne de celui ou de celle qui a reconnu le sérieux de l'engagement dans la perspective proposée par l'Évangile. Un choix a été fait de ne pas seulement considérer la proclamation des Béatitudes - qui, ne l'oublions pas, précède et commande ce texte de Matthieu - comme l'expression d'une admirable sagesse, mais comme un idéal de vie, un programme de vie qu'on adopte pour répondre au désir du Seigneur, qui sert son propre accomplissement et le bonheur des autres comme de soi-même. Alors on devient sel et lumière, sans le rechercher, sans trop même s'en soucier.

     Si la condition du disciple ne peut être taxée d'une lourdeur qui en briserait tous les élans, elle n'en demeure pas moins délicate. À se voir déclaré être sel de la terre et lumière du monde, le chrétien peut verser dans la satisfaction qui l'élèverait au-dessus des autres, de ceux qui ne partagent pas sa foi et ses convictions et qu'il aurait mission de convertir. Le pas serait vite franchi qui mènerait à une sorte de triomphalisme qui a corrompu tant d'entreprises et de manière d'être qui se voulaient pourtant évangéliques au départ. Voilà ce qui serait vraiment l'affadissement du sel que le monde aurait raison de fouler aux pieds. Voilà ce qui serait réussir à donner envie de mettre sous le boisseau une lampe dont la lumière n'éclairerait pas mais chercherait à aveugler. Il faut ici rappeler que la parole de Jésus n'invite pas à se faire par soi-même sel et lumière mais déclare qu'est sel et lumière qui consent à recevoir de lui, Jésus, la saveur et la clarté et à en être humblement et fidèlement témoin. Le disciple n'est pas plus grand que ce maître qui a été serviteur de tous et témoin d'un Dieu qui ne veut pas imposer son bonheur à ses enfants mais le proposer comme réponse au désir le plus ardent de leurs coeurs.

YVON-D. GÉLINAS
Ottawa

 

 

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