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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 79 (2001). |
Allez... Continuez... 3 février 2002 « Heureux les coeurs purs: ils verront Dieu! » (v. 8) Ce 11 septembre 2001 est une date qui fera histoire. Non seulement parce qu'un événement qui ne pouvait s'imaginer que dans un film d'action ou d'horreur est devenu réalité, mais la guerre s'est installée tout près de nous, à nos portes. On a vu la tristesse, la peur, la colère, la vengeance, la haine. C'est dans ce contexte que j'aimerais relire l'évangile de ce dimanche, appelé: les béatitudes. On pourrait le classer dans la catégorie « idéal chrétien, mais pas très applicable dans la vraie vie ». Pourquoi voudrais-je être pauvre en esprit dans un monde où il faut montrer ses compétences pour réussir, pourquoi voudrais-je devenir un doux dans un monde où il est si difficile de faire son chemin, pourquoi voudrais-je me retrouver dans le groupe des affligés, alors que j'aime tant la vie, pourquoi voudrais-je la paix ou la miséricorde à tout prix, alors que je suis convaincu que le choix des nations alliées d'arrêter par la force les menées d'Hitler lors de la Deuxième Guerre mondiale a été le bon choix? Le journal rapportait récemment cette parole d'un médecin de religion musulmane en rapport avec les événements du 11 septembre: « Si Bush et son administration étaient d'authentiques chrétiens, ils ne riposteraient pas. Ils pardonneraient comme c'est écrit dans la Bible » Sans nier la part de vérité qu'il y a dans cette affirmation, ne frise-t-on pas la caricature en oubliant que le pardon s'adresse originellement à celui qui se repent, et ne contribue-t-on pas à maintenir l'image du chrétien comme celui qui tend stoïquement la joue gauche, qui n'intervient pas? Karl Marx a déjà dit de la religion qu'elle était l'opium du peuple. Regardons Jésus de Nazareth. S'il avait été un être passif, comment aurait-il pu susciter tant d'opposition? Jésus, un doux? On oublie la scène des vendeurs chassés du temple. Si Jésus a montré sa compassion et sa miséricorde pour les pécheurs qui se tournaient vers lui, n'a-t-il pas proféré ces paroles: « Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites » Le « coeur pur » de Jésus ne l'a pas empêché d'être lucide sur le coeur humain. Comprenons bien le sens des béatitudes. Heureux les pauvres en esprit, c'est-à-dire heureux ceux et celles qui savent qu'ils ont tout à apprendre, qui sont capables de s'ouvrir non seulement à l'enseignement de Jésus, mais à ce que la vie enseigne chaque jour, qui ne s'enferment dans aucune idéologie et ne se cachent derrière aucune loi, et sont ainsi constamment en cheminement. Voilà pourquoi ces gens sont aussi des assoiffés de justice, qui cherchent constamment dans chaque circonstance de leur vie la chose juste à faire, la façon d'intervenir ou de ne pas intervenir, quand parler et quand se taire. Leur coeur est pur, car ils vibrent aux choses essentielles de la vie, et désirent plus que tout l'être humain dans toute sa splendeur avec son besoin d'aimer et d'être aimé, qui a ultimement Dieu comme visage. Parce que ce désir n'est jamais totalement assouvi, parce que ce monde masque souvent les choses essentielles, ils sont affligés; ils souffrent de ce qui est absent ou manque encore. Comme ils savent que ce qui est désiré ne s'impose pas par la force ou par une quelconque volonté de puissance, ils sont doux, c'est-à-dire qu'ils acceptent de suivre les méandres du temps et de la liberté humaine. Aussi sont-ils capables d'être miséricordieux: incapables de condamner et de figer les gens dans leur présent, ils espèrent et attendent une évolution. En tout cela, ils contribuent à la réalisation de la plénitude humaine et sont donc artisans de paix, cette paix qui ne sera complète qu'avec celle que Dieu seul peut donner. Le portrait qui se dégage des béatitudes, c'est celui d'un être plein de force et de dynamisme, non celui d'un être faible et passif. C'est le portrait de ce qu'a été Jésus lui-même. Le juif André Chouraqui avait proposé de traduire « Heureux » par « En marche », en s'appuyant sur le sens hébreux. Dans la même veine, je proposerais de traduire: « Allez, continuez » Quand je situe ce portrait dans le cadre des événements qui ont suivi le 11 septembre, je me sens soudainement isolé: je me sens loin de ceux qui, au nom du soi-disant idéal chrétien, prônent l'inaction et la soumission; je me sens loin aussi de ceux qui croient que la force brute et l'exercice de la puissance sauront régler la situation. Qu'il est inconfortable ce monde où on ne sait quel chemin prendre, où il faut hésiter et chercher longtemps. Mais accepter d'emprunter ce chemin, c'est accepter de prendre le long chemin des béatitudes. ANDRÉ GILBERT |
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