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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 78 (2001).

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Partir sur un lever d'étoile...

6 janvier 2002
Année A : Épiphanie
Matthieu 2, 1-12

 « Nous avons vu se lever son étoile et nous sommes venus nous prosterner devant lui. » (v. 2)

Le récit de Matthieu a des airs de conte oriental: un roi et sa cour de partisans, des prêtres et des savants penchés sur leurs grimoires et, dans l'antichambre du palais, d'étranges voyageurs, guetteurs d'étoiles. Ces derniers ont semé l'inquiétude dans tout Jérusalem en répandant la rumeur de la naissance d'un nouveau roi. Mais ce conte est théologique. Et Matthieu l'écrit dans un livre qui prétend dire l'origine de ce Jésus qu'on appelle Christ (Mt 1,1.16) et l'impact de sa venue pour tous les peuples de la terre (28,19). Par la magie - il s'agit bien de mages! - des ornements du conte ou sa symbolique, si l'on veut, se dit une Heureuse Nouvelle pour le croyant que je suis. Développons.

     D'un côté, il y a le roi Hérode. Il est affolé par la demande des voyageurs. Affolé n'est pas trop fort: le verbe grec évoque trouble, bouleversement, désordre, panique, sédition. Et la rumeur a jeté l'alarme dans tout Jérusalem. Dans toute la classe politique, assurément. Deux rois? Le monde politique est sur un pied de guerre. Le monde religieux devrait, lui aussi, s'affoler, car politique et religion ne se séparent pas à l'époque. La preuve en est d'ailleurs aussitôt donnée: interrogé à propos d'un roi des Juifs, Hérode transpose immédiatement en langage religieux et demande où doit naître le Messie. Les autorités religieuses sont convoquées. Tous les chefs des prêtres et tous les scribes d'Israël. Un cabinet de crise impressionnant! Mais du côté des théologiens, très curieusement, le texte ne signale aucun énervement. Aucune agitation, pas la moindre palpitation messianique. Malgré la prophétie qu'ils savent si bien citer, personne ne court à Bethléem. Il s'agissait pourtant du Messie et de l'attente fiévreuse qui donnait à Israël sa propre raison d'être!

     Il n'y a que ces gens venus d'ailleurs, du lointain Orient, qui sachent prendre la route. Partis vers Jérusalem sur un lever d'étoile, repartis vers Bethléem sur la foi d'une prophétie, ils repartent vers leur pays sur la parole d'un songe. Des chercheurs, attentifs au mystère. Ils ne paraissent pas s'étonner que cet enfant-roi se retrouve seul, avec sa mère, dans une humble maison. Et Matthieu les décrit se prosternant devant l'enfant et lui offrant, de leurs trésors, de l'or, de l'encens et de la myrrhe. Les Pères de l'Église y verront des symboles: de la Royauté du Christ (l'or), de sa Divinité (l'encens), de sa Passion (la myrrhe). Sur fond d'histoire, on est en effet en pleine théologie.

     Sur fond d'histoire, car l'assemblée des grands prêtres et des scribes qui forment (avec les Anciens) le Grand Sanhédrin de Jérusalem, aussi bien que l'atmosphère soupçonneuse et sanguinaire de la cour du vieil Hérode, sont bien connues des historiens. Mais, pour dire le mystère de Jésus, Messie, fils de David, Matthieu théologise. Comme le scribe instruit des choses du Royaume des cieux qui tire de son trésor du neuf et du vieux (13,52), il entrelace en son récit les textes d'Écriture. La référence explicite au prophète (Mi 5,1, intégrant des éléments de 2 S 5,2), qui célébrait Bethléem, la cité du roi David, réinsère Jésus dans la lignée davidique. Mais les oreilles aiguisées entendent aussitôt le murmure du verset qui suit (Mi 5,2) évoquant « celle qui doit enfanter » et se souviennent alors de la mère de l'Emmanuel en Is 7,14, que Matthieu vient tout juste de citer (1,22-23). C'est ainsi toute l'attente messianique qui se profile derrière « l'enfant et sa mère » que les mages découvrent dans la maison de Bethléem. Et plus encore. Car derrière l'astre des mages se lève une autre étoile, image du Messie: l'astre de Jacob (Nb 24,17), annoncé par Balaam, prophète païen venu aussi des montagnes « de l'Orient » (dans le texte grec de Nb 23,7). Et se lève encore cette gloire du Seigneur que rappelle le texte d'Isaïe (60,1-2) en la première lecture de la liturgie. Récit donc profondément biblique, qui ouvre l'espérance d'Israël à l'universalité des nations.

     Conte oriental, récit théologique, ce texte nous est adressé. C'est une invitation à nous faufiler parmi les acteurs. Aux côtés d'Hérode et de ses partisans qui craignent pour leurs privilèges et trament leur complot? Aux côtés des chefs religieux et de leurs livresques certitudes qui les empêchent de percevoir l'inattendu de Dieu? Ou aux côtés de ces chercheurs étranges, assez libres pour se lancer sur les chemins du monde, assez perspicaces pour reconnaître la présence royale dans un enfant et se prosterner devant lui? Mais attention! se prosterner devant un enfant c'est s'en remettre aux surprises de Dieu; à nouveau partir, en quelque sorte, sur un lever d'étoile. Une bonne définition, peut-être, de la foi chrétienne!

JEAN-PAUL MICHAUD
Ottawa

 

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