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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 82 (2002).

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La vie n'est-elle pas nourriture?

2 juin 2002
Année A: Le Corps et le Sang du Christ
Jean 6, 51-58

 « Comment cet homme-là peut-il nous donner sa chair à manger? » (v. 52)

Étrange fête que celle du Corps et du Sang du Christ! Un passage de l'évangile selon Jean, tout aussi étrange. Une fête qui a bien perdu de ses significations, autrefois si émotives et si confessantes. Rappelons-nous toute l'émotion vécue dans la seule pensée de la procession de la Fête-Dieu. Rappelons-nous cette sorte d'extase de la foi au passage du St-Sacrement sur nos chemins et dans nos rues. Ce temps, malgré quelques soubresauts ici et là pour retrouver cette émotion et cette extase d'un passé récent, est décidément révolu. L'Évangile continue, je l'espère, à nous rejoindre souvent sur d'autres chemins et dans les rues, mais bien autrement. Il existe toujours, mais proposée avec une modestie certaine, une célébration annuelle de la fête du Corps et du Sang du Christ. Quelles en sont les significations? Qu'en faisons-nous?

     Et si cette fête venait nous interroger sur le sens que nous donnons à cette réalité si profonde au coeur de l'Évangile: Dieu qui se fait pain vivant en Jésus pour nous donner la vie. Ne trouvons-nous pas, dans cette affirmation de Jésus, ce désir fou de Dieu d'être avec nous, au plus intime, jusqu'à nous inviter à partager sa vie comme on partage un pain et un vin? Jésus ne craint pas de forcer le trait. Mais la question des interlocuteurs demeure « Comment cet homme-là peut-il nous donner sa chair à manger? ». Une question qui nous rejoint et dont il nous appartient de découvrir et même de dessiner des esquisses de réponse. N'avons-nous pas eu peur, dans nos pratiques eucharistiques, de répondre à cette affirmation, d'en dessiner des traces significatives tout au long de la Tradition et encore aujourd'hui?

     N'a-t-on pas nié cette affirmation de Jésus dans l'utilisation même d'un pain qui n'était plus qu'une hostie extrêmement fine sur laquelle il ne fallait surtout pas mettre les dents? La nourriture se fait rare, l'invitation à partager aussi. Pour parler de ces choses, un de mes professeurs utilisait cette image: « Il est curieux que pour symboliser le pain de vie, l'hostie, sous la dent, fait le bruit d'une feuille morte. » Et aujourd'hui on a encore du mal à prendre ce peu de pain dans nos mains. Le pain, et du même coup le corps, est ainsi dématérialisé à l'excès, le sang laissé de côté. Pourtant Jésus n'avait-il pas dit: « Prenez et mangez », « Prenez et buvez »? On ne prend plus, on mange à peine. L'être croyant dans son corps est encore trop tenu à distance du mystère auquel pourtant il est convié. Tout le réalisme de l'eucharistie est toujours trop centré, non sur l'acte de manger et de partager, mais sur la présence « réelle », présence qui avait perdu et qui perd encore souvent, dans la pratique, sa réalité. Là, il me semble, on voit poindre une conception de la foi chrétienne qui pénétrait les fidèles sans le dire: une foi qui affirme haut et fort son incarnation en Jésus, mais qui, dans les faits, nie cette réalité. Il est urgent de mettre en lumière comment nous sommes atteints par l'eucharistie, dès lors que nous mangeons vraiment le Corps et buvons le Sang.

     Alors, quelle distance entre la force de cette affirmation de Jésus sur lui-même et sur le type de relation qu'il veut vivre avec nous et notre façon de rejoindre l'eucharistie et de faire eucharistie? Un philosophe, G. Bachelard, a écrit cette phrase qui nous rejoint: « Par certains traits, le réel est de prime abord un aliment. » La célébration de l'eucharistie fait mémoire de cet homme-là qui donne sa chair à manger. En un certain sens, il ne serait pas exagéré de dire que Dieu fait homme pourrait se dire plus fortement si on concevait et vivait l'eucharistie comme une sorte de « Fête de l'Humanité », où l'on s'inviterait les uns les autres à partager le même goût de vivre en mémoire de Lui, à se pardonner en réponse à l'ultime quête de sens des humains. « Si un frère a quelque chose contre toi, invite-le à dîner », écrivait, il y a bien des siècles, Evagre le Pontique.

     Jésus affirme, d'une façon très saisissante, ce qu'il veut être au milieu de nous. À nous de faire en sorte que toute cette symbolique soit mise en scène dans nos célébrations jusque dans nos engagements, pour dire la proximité de Dieu au milieu de nous. N'est-ce pas, de cette manière, tenter de retrouver le sens et les voies de l'Incarnation, et de faire de l'eucharistie une véritable fête de l'Humanité?

GUY LAPOINTE
Montréal

 

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