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Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 79 (2001). |
Décider de Dieu 17 février 2002 « Le démon l'emmène encore sur une très haute montagne et lui fait voir tous les royaumes du onde avec leur gloire. » (v. 8) Le récit de « la Tentation » n'en est pas un. Le Jésus de l'Évangile n'a vaincu personne. Il a eu à faire un choix terrible, difficile, éprouvant: il a eu à décider de Dieu. Et le récit de nous refiler la responsabilité de décider à notre tour. Facile, dites-vous? Si le texte est facile à lire, la réalité l'est moins. Ils sont deux à parler de Dieu. Aussi convaincus l'un que l'autre, aussi convaincants l'un que l'autre, aussi experts en Écritures et en traditions. Et ils sont d'aujourd'hui. Le problème est de savoir lequel est lequel, ou qui dit le vrai Dieu. Selon l'Un, il faut quand même être sérieux. Si nous nous prétendons de Dieu, soyons efficaces. Les gens vivent dans la misère, ils ont faim. Quiconque se réclame de Dieu se doit donc de fournir le pain à ces innombrables humains qui n'ont pas de quoi vivre. Sinon, ne serait-on pas en droit d'accuser Dieu d'être insensible à la misère des siens? Nous sommes de Dieu, disaient-ils récemment, parce que d'un côté nous anéantissons le Mal avec nos bombes, et de l'autre parachutons des vivres aux pauvres réfugiés. Être efficace et donner le pain, c'est bien, de répliquer l'Autre, mais dans l'intime de votre être, en ce lieu de vous où s'entend la voix de l'Innommable, quelles sont vos motivations et quelle sorte d'humains êtes-vous en train de devenir? Quiconque est de Dieu, reprit l'Un, doit lui manifester une confiance éperdue. Il lui faut monter au sommet de la Religion, s'y jeter tout entier, et aucun mal ne lui arrivera. Nous sommes de Dieu, disaient d'autres, parce que tout en anéantissant les hautes tours du Mal, nous donnons nos vies pour Dieu. Avoir une très grande foi, c'est bien, de répondre l'Autre, mais pas de faire passer le Dieu vivant pour un fou furieux. Alors ce fut le test ultime, celui de l'Empire. L'Un fit référence au monde entier, qui apparut dans toute sa splendeur et sa puissance, le monde de tous les temps et de toutes les époques, y compris la nôtre. Une langue passe-partout, pour effacer Babel. Une culture universelle, répandue par d'immenses réseaux médiatiques: même architecture, mêmes spectacles, mêmes modes, même échelle de valeurs, même lecture de la réalité véhiculée par des journaux identiques ou des commentateurs rompus aux mêmes techniques, même système financier et économique. Avec d'immenses moyens pour contenir les inévitables différences: officiers bien entraînés, clôtures électroniques, avions, bateaux et satellites performants pour garder les frontières et empêcher les masses de pauvres d'envahir les pays riches, policiers nombreux, assistés de gardes privés, de soldats ou de troupes paramilitaires pour assurer la sécurité des privilégiés du système, bases militaires couvrant la planète pour réprimer tout soulèvement, où qu'il advienne. Tout cela brillait, miroitait, se pavanait. Voilà la vraie vie, se disaient-ils, la preuve que nous sommes bénis de Dieu (God bless America puisque In God we trust). Et l'Empire, en un jour sombre de son histoire, de montrer qu'il était bien de Dieu puisqu'il en révélait tous les aspects: rassemblé dans une église prestigieuse, en présence des signes de sa puissance militaire, avec la bénédiction des chefs religieux, il annonça la guerre au nom de la liberté et des valeurs humaines, la miséricorde pour les repentants et la pitié pour les victimes. C'est toi qui devrais te prosterner devant Dieu, de répliquer l'Autre, au lieu de forcer le monde à se prosterner devant toi. Le problème de chaque être humain, dans le contexte du récit, est celui-ci: si l'Un (quel que soit le nom qu'on lui donne: le satan, l'adversaire, le rival, le séducteur ou le diable) est toujours parmi nous dans l'histoire, l'Autre (c'est-à-dire Jésus) ne l'est plus. Or, l'Un a toutes sortes de visages, pour présenter toutes sortes de dieux, qui prétendent tous être le vrai. L'Un, c'est le chef religieux, l'homme politique, telle auteure en vue, telle spiritualité en vogue, telle réaction d'extrême droite, tel engagement d'extrême gauche. L'Un, c'est tout autant une rencontre du Fonds monétaire international qu'une contre-manifestation. L'Un, c'est vous, c'est moi. Nous sommes tous l'Un pour quelqu'un d'autre. Quand nous nous croyons ajustés aux orientations profondes de notre être, nous prétendons tous dire quelque chose de fondamental du vrai Dieu. Chacune, chacun de nous est entouré d'une multitude de dieux parmi lesquels nous faisons continuellement des choix. Or, l'Autre nous invite à la plus grande humilité. Si nous sommes condamnés à décider de Dieu, lui seul sait ce qu'il est vraiment, ce qui en fait une réalité très subversive, qui relativise toutes les paroles à son sujet. C'est dans la solitude que cette décision se prend. J'en porte toute la responsabilité. Et je ne peux qu'espérer une chose, soit qu'au moment où le Dieu vivant se fera connaître, j'aurai humainement décidé correctement de lui. ANDRÉ MYRE |
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