|
|
||
|
|
|
|
Cette chronique est une gracieuseté de Présence Magazine 10/78 (2001). |
Le drame 23 décembre 2001 « Marie, la mère de Jésus, avait été accordée en mariage à Joseph [ ] » (v. 18) Ils venaient de partir. La nouvelle l'avait assommé. C'était trop beau pour durer. Il se souvenait des débuts comme si c'était hier. Jacob (Matthieu 1,16), un voisin du bout du village, était venu faire une petite visite. Étrange, se disait-il, on ne l'a jamais vu à la maison auparavant. Il n'avait pas compris, non plus, sur le coup, les petits sourires au coin des lèvres de ses parents. Jacob était revenu, à quelques reprises, la dernière fois avec sa femme. La rencontre s'était prolongée tard dans la nuit, il aurait bien aimé savoir ce qui se passait mais on l'avait envoyé dormir chez l'oncle Nathan. Le lendemain, il avait compris pourquoi le voisin avait un jour emmené sa fille Marie; pourquoi sa propre mère, sur un drôle de ton et sans même le regarder, lui avait un jour demandé ce qu'il pensait de la fille en question (elle était belle, ça l'intimidait, mais pas trop gênante, ça le mettait à l'aise); et pourquoi toutes ces visites: ils avaient signé le contrat la nuit dernière. Il était marié! Marie était sa femme. Il revivait encore le conflit d'émotions qui s'était emparé de lui à cette nouvelle: panique (il était si jeune, même pas treize ans; qu'est-ce que ça fait un homme marié? il avait encore tout à apprendre du métier de son père; où allaient-ils vivre?), joie, fierté de l'avoir, elle, pour femme; trouble de cet aller-retour en lui de l'homme à l'enfant. Ça faisait cinq mois qu'il ne l'avait pas vue, en fait depuis qu'elle avait accompagné son père au cours d'une de ses visites. Il y avait eu tant à faire pendant ces semaines: délimiter un petit lopin de terre derrière la maison paternelle, construire une rallonge où il habiterait avec elle, accoupler les animaux, faire le trousseau, puis préparer la fête. Tout le village attendait ce fameux jour où on emmènerait sa jeune femme dans leur maison à eux, où ils seraient vraiment mari et femme. Il en mourait d'attente, et de peur. Mais c'était avant. Ils venaient de partir. La nouvelle l'avait assommé. Rouges de honte, faisant pitié à voir, presque incapables de parler, ils avaient fini par avouer. Leur fille était enceinte! Ils n'avaient pas pu en dire davantage. Ses parents avaient été admirables de retenue. Ils auraient pu pousser les hauts cris: et toutes ces dépenses que nous avons encourues? la maison? les préparatifs? comment a-t-elle fait son compte? Ils s'étaient tus, comme écrasés de peine. Même quand les autres étaient partis, ils avaient évité toute parole blessante. Son père avait simplement déclaré qu'il verrait à faire rédiger l'acte de divorce qui permettrait à la petite de se remarier. Il ne fallait pas qu'elle soit indéfiniment à la charge de son père. Il eut évidemment peine à dormir cette nuit-là. Au matin, sans trop s'en rendre compte, il se révéla marqué par l'attitude de ses parents. Il exigea de son père la plus grande discrétion. Cette histoire avait causé assez de souffrances jusque-là, il aurait été indécent d'en rajouter. Ses beaux-parents méritaient qu'on les respecte et il ne servirait à rien d'accabler davantage sa femme. Que le temps fasse lentement son oeuvre. Puis il chercha à se mettre également à l'oeuvre. Mais il n'avait pas le coeur à l'ouvrage, et son père fit mine de ne pas le remarquer. Les jours passèrent. Surpris, il n'arrivait pas à trouver le calme tant recherché. Pourquoi toute cette agitation? Après tout, il n'avait rien fait de mal, au contraire, n'était-ce pas bien de veiller à ne pas ébruiter l'affaire? Il avait accompli plus que son devoir, ses parents n'arrêtaient pas de le lui dire, inquiets de le sentir soucieux. Heureusement qu'il n'avait pas écouté ses amis, qui le pressaient de montrer au grand jour le comportement de la dévergondée! Dans quel état se retrouverait-il? Mais il n'arrêtait pas de se sentir mal avec lui-même. Jusqu'à ce qu'il accepte de laisser monter en lui cette pensée, contraire au bon sens, qu'il ne voulait pas accueillir parce que trop dérangeante, mais qui n'eut de cesse de cogner à la porte de sa conscience jusqu'à s'y imposer: Marie, c'est ta femme, que son enfant devienne le tien! Mais (Seigneur?) que vont dire mes parents? que vont dire les gens? ai-je le droit? je ne sais pas ce qu'elle a fait, peut-être ne veut-elle pas de moi? que sera la vie de l'enfant? les gens savent bien que je ne suis pas son père, mais qu'est-ce que c'est que cette pensée? Et plus il la réprimait, plus elle s'enflait contre lui; plus il trouvait d'arguments pour se convaincre qu'elle était folle, plus elle faisait monter de joie en lui, à lui faire perdre l'équilibre, à lui faire perdre pied, à le rendre fou d'amour. Après qu'il se fut laissé convaincre, il était encore moins calme qu'avant, mais il avait cette fois trouvé le bonheur. Il l'emmena discrètement chez lui, tremblante et incrédule, et fit chambre à part jusqu'à la naissance de l'enfant. Il se révéla si bon père de cette terre, que plus tard l'enfant donna le nom de Père du ciel à l'Inconnu de là-haut. ANDRÉ MYRE
|
|
| activités | calendrier | centre | documents | nouveautés | Présence
Magazine © 2001 www.cebl.org 11 décembre 2001
|
||