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Présence magazine
Cette recension est une gracieuseté de Présence magazine 114 (2006) 33.

 

Visite « payante »

par Jean-Claude Breton

Maurice Bellet
La traversée de l’en-bas
Paris, Bayard, 2005, 161 p.

« Je sais qu’il faut que j’écrive ce livre, si du moins le temps m’en est donné. » Le ton, lui, est donné : un livre dont l’urgence s’impose à l’auteur. Et au lecteur? Aussi, mais avec explications, comme on dit devant le tribunal.

     Il y a des livres qui s’imposent en raison de leur message clair et important. D’autres voient le jour pour célébrer la beauté, la joie, le bonheur. Certains veulent faire peur, mais pour le plaisir. Il arrive que certains instruisent tandis que d’autres se contentent de divertir. Où classer, ranger, cette « traversée » proposée par Bellet? Et si son message commençait déjà dans le fait d’être inclassable. Un livre hors normes pour parler d’un lieu hors références : l’en-bas.
L’en-bas…

     Faute de pouvoir le décrire précisément, essayons de l’évoquer. Pensez à un de ces films qui s’amusent à rire de tous les imprévus qui attendent une famille partant en vacances. Rappelez-vous toutes les difficultés pour préparer les bagages, pour charger la voiture, pour rapailler les enfants, avec les téléphones qui annoncent des changements de réservations, avec les informations routières qui multiplient les annonces de bouchons, avec le petit dernier qui a perdu les clefs de l’auto en jouant. Et j’en passe. Avec tout cela, vous n’êtes pas encore rendus dans l’en-bas dont parle Bellet. Parce qu’il faut ajouter encore et en plus la tristesse, l’angoisse, l’incohérence, la désespérance, et le tout à la puissance trois. Vous devinez que cet en-bas dépasse tous les « fonds de chaudrons », tous les tunnels avant l’apparition de la lumière au bout, toutes les situations de malheur mises ensemble. Le fond du fond, avec un petit je ne sais quoi d’ajouté.

…et sans réponses, sans solutions

     Ne songez surtout pas à consulter philosophes ou sociologues pour trouver des réponses, pour ébaucher des solutions. Ils ne s’occupent pas de ces situations qui les dépassent et pour lesquelles ils s’avèrent de toute manière incompétents.
Même la psychanalyse est disqualifiée. Dépassée elle aussi par la profondeur des précipices, par l’ampleur du chaos. Elle est, elle aussi, un savoir reconnu pour l’en-haut, mais sans valeur pour ce qui est traité ici.

     Ne reste-t-il alors que la religion? Dieu sera-t-il la dernière ressource de l’espoir? Oui et non, ou plutôt, non et oui. Si vous acceptez d’en modifier les descriptions et définitions. Si vous consentez à explorer des nouvelles voies pour vivre la religion, pour parler de Dieu. Car il s’agit toujours de s’ouvrir sur cet ailleurs que suggère l’en-bas.

Le choc du vrai

     Pas de la vérité abstraite, pas des belles théories, pas des explications savantes. Non, mais le choc, en même temps ouverture et exigence, du solide, de l’indiscutable, de l’insoupçonnable, qui dit de vivre malgré tout. Surtout, n’essayez pas de le formuler, car il vous faudra aussitôt le remettre en question et le corriger. Mais d’une force indiscutable, d’une efficacité plusieurs fois avérée, car nous sommes entourés de survivants de l’en-bas.
« C’est la douleur que ce langage-là, incroyable en effet, soupçonnable, odieux soit l’espèce de magma d’où sourd — la goutte d’eau pure, absolument pure.
Ce qui, rencontré dans l’en-bas — par une parole, un sourire, une main posée sur la main, quelques pas faits ensemble, une veille silencieuse ou la longue, longue, longue, infaillible amitié, l’amour par-delà les amours —, ce qui dans l’en-bas, est le seul remède et la seule nourriture. » (p. 116)

À fréquenter dans l’espoir d’un éventuel apprivoisement

     J’ai renoncé à citer tous les passages qui m’apparaissaient à la première lecture comme la clef d’interprétation, comme le code de lecture, ou parfois comme le début de réponse à la question. J’ai renoncé et pas seulement par manque d’espace, mais parce qu’en l’occurrence la question n’est pas qu’un jeu de l’esprit, mais qu’elle exige une réponse, et une réponse qui réponde vraiment. Semblable réponse ne se prépare pas de façon théorique, ne se bricole pas pour les autres. À chacun de tenter de survivre à l’expérience de l’en-bas.

     Un livre exigeant à lire et encore plus à vivre. Un livre dérangeant et qui fait plus que le décapage en profondeur prêté à nombre d’ouvrages. Plutôt une personne, livrée, habillée dans un livre, et qui s’offre pour marcher avec, pour accompagner dans la sortie de l’en-bas.

 

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