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Présence magazine
Cette recension est une gracieuseté de Présence magazine 112 (2006) 33.

 

Croire les yeux ouverts

par Jean-Claude Breton
 

Jean-Claude Guillebaud
La force de conviction. À quoi pouvons-nous croire?
Paris, Seuil, 2005, 393 p.

 

L’auteur s’est fait connaître lui-même l’automne dernier alors qu’il est venu présenter son livre aux lecteurs québécois et qu’il est apparu sur toutes les tribunes médiatiques : journaux, radio et télévision. Il publie des livres depuis 1974 et il s’est donc mérité le titre d’écrivain qu’il se donne; mais il est aussi journaliste et ses livres portent la marque de son métier. Il écrit avec le souci évident d’informer, de faire réfléchir et dès lors de se faire comprendre. Même dans son approche de sujets complexes, il demeure un auteur abordable qui se gagne l’attention que nous pouvons porter à ses projets d’écriture.

     Comme il le résume lui-même à la page 251 et comme le montre la division tripartite de l’ouvrage, Guillebaud « a rappelé [d’abord] comment et pourquoi nos croyances collectives s’étaient exténuées à la fin du XXe siècle, de quelle façon nous avions chassé dieux et diables pour leur préférer la “société du vide”, l’esprit sceptique et la postmodernité joueuse. Puis, nous avons montré que ce prétendu “vide” n’en était pas un. Chassées par la grande porte, les croyances, crédulités et religions les plus diverses étaient revenues en force par la fenêtre. Certaines de ces religions, idolâtres, se révèlent d’autant plus redoutables qu’elles sont travesties. Elles prolifèrent sur les terrains de la science, de l’économie, de la technique, de la politique, des médias, mais comme en catimini. » Et dans sa troisième partie, il retient « la question… de savoir s’il existe au bout du compte un espace viable entre le doute et l’illusion, un lieu habitable entre la crédulité et le désenchantement. » (p. 252) Un projet donc de réflexion sur le croire, habité par la conviction « qu’on ne vit pas sans croyance ».

Une option bien appuyée

     Tout au long de son ouvrage, autant quand il critique les illusions du passé que dans son évaluation des crédulités actuelles, Guillebaud maintient le cap : le croire est nécessaire à la vie. Et pas seulement à la vie individuelle comme le reconnaît généralement l’opinion publique, mais aussi à la vie sociale et collective. Pas de vie sans la foi, sans la conviction.

     Mais une foi qui garde les yeux ouverts et qui intègre toujours une démarche critique, pour éviter les pièges de la crédulité. Deux phrases à titre d’exemples. « Dans sa dynamique propre, livrée à ses penchants, la croyance risque à tout moment de s’enivrer d’elle-même. Une telle ébriété la conduit à préférer, d’instinct, le dogme au cheminement, le catéchisme ânonné à la conviction réfléchie. » (p. 373) « Le paradoxe de toute institution est qu’elle protège ses membres de la pathologie sectaire, mais tend elle-même à devenir secte. » (p. 374). Toute sa section sur les rapports symboliques avec Athènes et Jérusalem serait à relire pour saisir sa compréhension de la complémentarité entre le croire et le savoir.

Une invitation à la lecture critique

     Guillebaud aborde des questions qui ne sont pas tout à fait nouvelles et pour lesquelles il existe déjà des dossiers et des bibliographies remarquables. Il ne maîtrise donc pas seul tous les tenants et aboutissants des sujets qu’il aborde et il ne se gêne pas pour identifier régulièrement les sources qu’il a consultées et qui l’inspirent. Il manifeste une bonne connaissance des grands enjeux, sans pour autant disposer des informations ou des formations académiques qui lui assureraient une compétence personnelle de première main. Comme tout grand vulgarisateur, il affiche sa force dans sa capacité de faire parler ses sources savantes dans une langue accessible.

     Son métier de journaliste marque ainsi sa manière d’écrire dont il faut tenir compte dans la lecture. Il serait vraiment de la plus grande incompréhension de recevoir ses propos comme autant d’affirmations dogmatiques. Il me semble, au contraire, que pour être en harmonie avec son propos, il faut recevoir ses réflexions comme autant de questions, comme autant de défis proposés à notre propre réflexion. Lire Guillebaud devient ainsi une interpellation, ou une chance, comme il le dit lui-même : « Cette chance? Retrouver la force de conviction, c’est accepter d’avancer paisiblement vers un futur inconnu, sans fermer les yeux ni baisser les bras; c’est consentir à s’ouvrir aux configurations imprévisibles qui s’annoncent; c’est marcher activement vers le nouveau — qui, déjà, partout respire autour de nous — en contribuant par là même à son avènement. » (p. 390) Un livre à lire pour qui a le goût de vivre pleinement!

 

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