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Présence magazine
Cette recension est une gracieuseté de Présence magazine 101 (2004) 33.

 

Étonnante fragilité d'un homme fort

par Denis Gagnon, o.p.*
 

Frère Marie Victorin
Mon miroir. Journaux intimes 1903-1920
Édition établie et annotée par Gilles Beaudet, é.c. et Lucie Jasmin
Montréal, Fides, 2004, 815 p.

 

Dans la moisson de l'été littéraire a fleuri un ouvrage imposant : les journaux intimes que le Frère Marie-Victorin a griffonnés entre le 7 juin 1903 et le 18 juillet 1920. En 815 pages, nous pénétrons dans l'univers intérieur d'une des figures les plus marquantes du 20e siècle québécois.

     Devenu le Frère Marie-Victorin, Conrad Kirouac (1885-1944) décide d'écrire son journal. « Je ne cacherai rien à ce fidèle miroir; je laisserai s'y refléter mon âme, avec les nobles aspirations que Dieu y a fait germer, avec les bassesses que je n'ai pas encore étouffées, dans mon pauvre coeur. »

     Avant tout, le frère raconte ce qui se passe d'une journée à l'autre dans sa vie de jeune religieux : ses allées et venues, ses rencontres et ses amitiés, sa correspondance et ses relations familiales, ses luttes intérieures et ses déboires de santé, son enseignement, ses préoccupations d'éducateur et de promoteur de vocations religieuses, ses attachements et ses inquiétudes à propos de tel ou tel de ses élèves, ses activités parascolaires, les joies et les difficultés de la vie en communauté. Il fait un compte rendu détaillé de ses excursions de botaniste jusqu'à écrire les noms (français ou latins) de toutes les plantes qu’il récolte. Il lit beaucoup et de tout, depuis les romans de René Bazin (qu'il affectionne particulièrement) jusqu'aux ouvrages scientifiques en philosophie, en psychologie, en géographie, en sciences naturelles (évidemment!). Il couche dans son journal ses commentaires sur ces lectures; il prend même la peine de recopier de nombreuses pages pour ne pas perdre ce qu'il apprend ou pour communiquer à ses élèves les leçons qui s'en dégagent.

     Ce qui devait refléter « mes impressions, mes joies, mes peines, mes consolations, mes travaux, mes "bleus" » se transforme presque à chaque fois en prière adressée à celui qu'il appelle le « Bon Maître ». Tout au long de ces pages plus ou moins denses, nous découvrons avant tout un croyant, et un croyant profondément marqué par les courants spirituels de son époque et de sa communauté religieuse. Marie-Victorin est tendu vers un idéal très élevé. Il recherche plus que tout la perfection morale, ne voulant rien perdre de l'innocence qui a marqué son enfance dans une famille très chrétienne. Il croit qu'il peut parvenir à la sainteté en cultivant la prière et l'oraison. Il utilise les sacrifices et les renoncements comme monnaie d'échange pour obtenir les faveurs de Dieu. Il s'est donné comme devise : « Lui seul! » Aussi n'est-il pas surprenant qu'il recherche plus que tout l'humilité et la discrétion afin de laisser à Dieu la première place. Il supporte mal les atteintes à la charité, les siennes comme celles des autres.

     Celui qui a fondé le jardin botanique de Montréal, qui a publié la Flore laurentienne (Montréal, F.É.C., 1935) se voit comme un homme faible. Il s'en veut de négliger l'oraison. Il ne supporte pas ses mollesses. Très exigeant pour lui-même, il se pardonne difficilement ses écarts. Il craint l'orgueil. Il ne veut surtout pas éclipser Dieu quand les succès scolaires, scientifiques ou littéraires viennent couronner ses travaux ou ses initiatives. Les confidences du Frère Marie-Victorin à son « Miroir » manifeste une étonnante fragilité chez un être perçu par ailleurs comme un géant et un homme fort.

     Ce radicalisme absolu dans les premières années de sa vie religieuse, la vie se charge de l'équilibrer avec les années. Les derniers cahiers du journal nous montrent un homme plus réaliste, conscient de ses possibilités et de ses limites, un homme que les fragilités et les blessures ont rendu plus lucide sur lui-même comme sur la condition humaine.

     Les journaux intimes du Frère Marie-Victorin constituent un témoin privilégié d'une époque qui n'est pas la nôtre mais qui n'a pas fini pour autant de nous influencer comme les vagues de l'océan ne meurent pas tant qu’elles n'ont pas atteint le rivage des continents. Il faut lire Mon miroir pour mieux connaître et comprendre ce que nous vivons nous-mêmes présentement. Les notes nombreuses et précises que les éditeurs ont pris la peine de rédiger aideront les moins familiers de cette époque de notre histoire religieuse.

* Denis Gagnon est professeur à l'Institut de pastorale des Dominicains, à Montréal.
 

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