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L'initiation
sacramentelle des enfants
par Sophie Tremblay Luc Bouchard
Initiation sacramentelle des enfants... Au Québec, cette expression désigne la préparation immédiate des enfants dâge scolaire à la première communion, au premier pardon et à la confirmation. Avant 1983, c'est à l'école que cette préparation s'effectuait, à même le programme de catéchèse. En juin 1983, l'Assemblée des évêques du Québec publiait des orientations pastorales qui ont implanté de nouvelles pratiques. Désormais, les parents sont tenus d'inscrire leur enfant à des catéchèses spécifiques données en paroisse par des équipes de catéchètes (le plus souvent des bénévoles), dans une démarche qui touche également la famille et l'école. Linitiation sacramentelle, constate toutefois Luc Bouchard, « a suscité dès ses débuts beaucoup d'insatisfactions chez tous ses intervenants et intervenantes ». D'une part, les responsables paroissiaux se sont heurtés à de profondes résistances chez les parents dont ils déplorent l'absence à la messe du dimanche et la difficulté à s'exprimer avec le langage de la catéchèse. D'autre part, les parents ont réagi négativement à la rapidité de ce changement à propos duquel on ne les avait jamais consultés. Depuis, ils se montrent méfiants face à ce qu'ils perçoivent comme une tentative d'endoctrinement ou d'embrigadement. Quant aux catéchètes bénévoles, combien se sont sentis dépassés par la tâche, en particulier avec les groupes de préadolescents rétifs se préparant à la confirmation. Un profond malentendu L'ouvrage de Luc Bouchard est le fruit d'une longue recherche menée dans le but de comprendre pourquoi les parents tiennent tant à demander les sacrements sans manifester d'intérêt pour le reste de ce que propose l'institution-Église. Luc Bouchard met le doigt sur le profond malentendu qui règne entre les parents et les responsables pastoraux. Il n'accuse personne. Il ne prend partie pour ou contre personne. Il cherche tout simplement à comprendre ce qui se passe, en deçà de ce qui ressemble parfois à une véritable guerre de tranchée. Dans une première partie qui se lit comme un roman, l'auteur livre ses observations, à la fois près du terrain réel et capable de recul. Il fait le récit de la manière dont il a lui-même vécu le tournant de l'initiation sacramentelle dans les années 80. De plus, il décrit de manière éclairante le contexte dans lequel ont été promulguées et mises en oeuvre les orientations de 1983. Il analyse avec finesse le texte de ces dernières, en soulignant au passage les arguments plus fragiles. Ce commentaire du texte des évêques est l'un des passages les plus captivants du livre car il met en lumière des sous-entendus révélateurs. Par exemple, lorsqu'il est question de la responsabilité de la communauté chrétienne, on a toujours l'impression que les parents n'en font pas partie. Pourtant, on veut insister sur leur rôle dans l'éducation chrétienne et encourager leur engagement. Il n'est pas étonnant que cette ambiguïté significative se retrouve également dans le discours des responsables pastoraux. Luc Bouchard décrit également la mise en oeuvre de cette nouvelle pratique dans le diocèse de Saint-Jérôme (où il est prêtre) : l'organisation, les intervenants, les instruments de travail. Les aspects locaux de la description lui donnent vie et couleur. Il fait ensuite état des impacts de la pratique sur le milieu : comment l'école, la paroisse, les parents et les enfants vivent-ils l'initiation chrétienne depuis 1983? On constate avec lui que la nouvelle pratique a soulevé des interrogations douloureuses et généré des situations tendues. Un autre regard Dans la deuxième partie de l'ouvrage, l'auteur met en oeuvre différentes grilles de lecture pour apporter un éclairage nouveau sur ce qu'il appelle un « étrange malentendu ». Tandis que les parents croient donner à leur enfant l'essentiel de l'éducation chrétienne en les amenant aux sacrements, les responsables pastoraux misent sur la bonne préparation, les bons témoins, les dispositions subjectives jugées nécessaires pour rendre le sacrement signifiant. Ces positions paraissent irréconciliables. Mais Bouchard émet l'hypothèse qu'elles procèdent d'une même logique : « On croit ne pas se comprendre et penser différemment, mais au fond on pense de même : on croit fermement que les rites sacramentels marchent tout seuls. » Cette hypothèse est intéressante parce qu'elle prend ses distances avec le discours le plus commun sur l'initiation sacramentelle. Pour cette raison, elle peut risquer de soulever des résistances chez ceux qui sont persuadés qu'il y a ceux qui ont raison et ceux qui ont tort. Cependant, elle nous force à réorienter notre regard. Plusieurs chapitres se donnent pour mission de déployer une conception de la ritualité qui soit mieux enracinée dans la culture. Chez les intervenants pastoraux, le risque est permanent de faire des sacrements la sanction d'une idéologie et d'un discours supposés donner sens aux rites. Mais de cette manière, la dimension symbolique et corporelle des sacrements est complètement évacuée. Nos rites seraient plus que jamais en attente d'humanisation afin d'entrer en résonance profonde avec les sensibilités culturelles actuelles. L'ouvrage de Luc Bouchard n'apporte pas de solution évidente ou radicale aux tensions de l'initiation sacramentelle des enfants. D'ailleurs, telle n'était pas son intention. Il remet en question les verdicts habituels sur la situation. Il plaide plutôt pour l'accueil des dimensions de l'errance et du questionnement qui accompagnent les passages rituels. Lorsqu'on évacue cela au seul profit des certitudes et des affirmations, comment entrer en dialogue véritable avec les adultes et avec les enfants qui ont hérité de leur malaise face à l'Église? * Sophie Tremblay est professeure à lInstitut de pastorale de Montréal. |
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