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Présence magazine
Cette recension est une gracieuseté de Présence magazine 47 (1997) 29.

 

Évangiles selon Stanton

par Marie Riopel *
 

Graham Stanton
Parole d’Évangile?
Paris, Cerf ; Montréal, Novalis,
coll. « L’histoire à vif », 1997, 252 p.

 

D'entrée de jeu, le professeur du prestigieux King's College de Londres nous met à l'aise. Il a décidé d'écrire ce livre un jour presque ordinaire, alors qu'au petit déjeuner de la veille de Noël 1994, sa fille de 18 ans lui a tendu le Times, sourire en coin. À cette époque, la « vénérable » revue encensait à la une la publication du papyrus d'Oxford (l'évangile de saint Matthieu). Déplorant que la réputation du magazine survive à ses trop nombreuses frasques de sensationnalisme, Graham Stanton entreprit la rédaction de Parole d'Évangile?

     Comme chez bien d'autres auteurs, le livre de Stanton est bondé de ses opinions mais celles-ci sont appuyées par de solides évidences. L'auteur veut remettre les pendules à l'heure. Il y réussit avec autant de simplicité que de brio. Le respecté professeur décortique d'abord, sans tambour ni trompette, toutes les allégations concernant ce premier évangile de Matthieu. « Certes (les fragments de Magdalen College) ne datent pas du Ier siècle, écrit-il. Mais ils pourraient bien provenir du plus ancien exemplaire préservé d'un codex contenant les quatre évangiles : ce serait alors le plus ancien témoin que nous ayons d'un développement majeur dans l'Antiquité chrétienne. » Déjà, on sent la prudence académique et l'habile dosage.

Qumrân et les évangiles

     Puis, Stanton passe au tamis de son expérience les fragments de Marc découverts à Qumrân. Les historiens n'aiment pas - comme il l'explique - faire des phrases qui commencent par « admettons que » ou « que serait-il arrivé si ». Toutefois, lui s'y risque, ne serait-ce que pour mieux s'éclairer. Malgré deux restrictions (que je vous laisse découvrir par respect pour l'anticipation), il conclut : « Les textes de Qumrân confirment et éclairent les racines juives de l'enseignement de Jésus, aussi bien que les structures mentales des premiers chrétiens et l'organisation qu'ils développent. » Cette affirmation s'étaye sur de nombreux parallèles qu'il souligne avec tant d'éloquence qu'on aimerait faire ses classes. Et cela, même si on ne s'ennuie pas de l'université ni d'autres bancs d'école.

     S'il se permet de titrer le chapitre suivant « Quelle confiance peut-on faire aux manuscrits des évangiles? », c'est que l'auteur répond à la question. Ici, j’avoue sans ambages que le passage entier aurait été d'une grande utilité à mon collègue Claude Marcil ainsi qu'à moi-même pour la rédaction du dossier « Jésus, sans histoires! » paru dans Présence en décembre 1996. Transformer, comme lui, la complexité de certaines données en si élégantes rhétoriques demande sans doute quelques doctorats de théologie. Et plusieurs années de réflexion.

     Reste que c'est au fil des chapitres qu'il consacre à Jésus que Graham Stanton révèle sa connaissance férue du Nazaréen. Troublés par les récents écrits à son sujet, les passionnés seront comblés par la retenue et l'exactitude scientifique du professeur. De même, tous ceux et celles qui, de près ou de loin, sont fascinés par l'énigme Jésus prendront plaisir à le lire. Labourant à qui mieux mieux dans les découvertes des dernières décennies, creusant l'archéologie et lisant entre les lignes les textes sacrés, Graham Stanton sépare le bon grain de l'ivraie en mots simples.

     Ainsi se risque-t-il à des explications vives et vivantes : « Il est possible que le style de vie des riches propriétaires de ces maisons ait semblé scandaleux au prophète galiléen Jésus quand il vint à Jérusalem. Le contraste entre ces maisons et celles de Capharnaüm pouvait difficilement être plus brutal. » Cette image - qui se transpose sans problème aujourd'hui, à comparer les quartiers cossus et les coins mal famés de nos grandes villes - nous aide à comprendre les réactions du prophète.

Plus qu’un sage

     Pour avoir parcouru aux côtés de mon collègue journaliste le long chemin de croix de textes parfois obtus, parfois farfelus, publiés sur Jésus, je m'incline devant ce résumé fort à propos : « Dites-moi quelle est la formation personnelle de quelqu'un qui étudie sérieusement la vie et l'enseignement de Jésus et je vous dirai quelle sorte de Jésus va en résulter. » Graham Stanton en déduit aussi que tous les Jésus historiques finissent par ressembler à leurs auteurs, mais plus loin, il ajoute : « Ce que l'on peut écarter avec assurance, c'est l'idée que Jésus n'était rien d'autre qu'un sage qui enseignait des proverbes, des maximes, des principes généraux de morale. Il est vraiment difficile d'imaginer un sage qui aurait proposé des enseignements tellement subversifs qu'il finit sur une croix romaine. »

     Parole d'Évangile? se lit donc comme un roman mais est loin d'en être un. L'auteur se fait un devoir de signaler à ses lecteurs : « La vérité de l'Évangile ne peut pas être confirmée par les données historiques, mais elle dépend pourtant bien de la "véracité d'ensemble" des portraits que les évangélistes ont donné de Jésus. » Cette fine analyse du Jésus historique ne laissera aucun chrétien indifférent. Si les quatre évangiles présentent du Fils un portrait aussi symbolique que significatif, la reconstitution historique du passage de Jésus sur terre nous rapproche aussi de l'homme qu'il a été. C'est la facture que propose Stanton dans ses 237 pages bien tassées.

* Marie Riopel est journaliste.

 

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