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Présence magazine
Cette recension est une gracieuseté de Présence magazine 50 (1998) 29.

 

Des hommes de leur temps

par Sophie Tremblay*
 

France Quéré
La Femme et les Pères de l’Église
Paris, Desclée de Brouwer, 1997, 138 p.

 

Depuis quelques décennies, des théologiennes féministes rapportent avec indignation et avec un peu d'humour noir les propos les plus misogynes des penseurs chrétiens des premiers siècles. Il semble que les Pères de l'Église portent une responsabilité accablante à cet égard. Ils auraient ouvert la voie à des siècles de domination des femmes, considérant cette soumission comme la volonté de Dieu inscrite dans l'ordre même de la création.

     Dès les premières pages, j’ai saisi que France Quéré ne cherchait pas à défendre ni à condamner les Pères mais plutôt à replacer leur discours dans le contexte socioculturel des cinq premiers siècles de notre ère. Avec une écriture élégante et accessible, l'auteure nous guide dans un périple des plus dépaysants. En effet, lorsqu'on lit sans préparation les textes patristiques, tant de clefs d'interprétation sont manquantes! France Quéré fournit au lecteur plusieurs de ces clefs indispensables. Dès lors, la pensée des Pères prend un tout autre relief.

Respectueux et justes

     La société gréco-romaine antique était éprise d'ordre, bien qu'elle ait connu plus que sa part de chaos, de révoltes, d'invasions et de guerres civiles. Les Pères de l'Église défendaient et respectaient profondément ce qu'ils considéraient comme l'ordre des choses. De plus, la cohésion sociale reposait sur des sentiments communautaires plutôt que sur des systèmes d'organisation rationnels. Dès les lettres de l'apôtre Paul, on retrace cette consigne donnée aux chrétiens d'être solidaires de l'organisation sociale et de se comporter en hommes justes, honorables et irréprochables aux yeux de tous.

     Bien sûr, les chrétiens refusaient de rendre un culte à l'empereur et de sacrifier aux divinités; pour cette raison, on les accusait de s'opposer à l'ordre public et de nuire à l'empire. Mais en dehors de cette abstention, les Pères de l'Église suivaient les coutumes fondatrices de leur civilisation. Pourquoi les auraient-ils remises en question? L'ordre social ne reflétait-il pas l'harmonieuse et éternelle procession des corps célestes, orchestrée par le créateur de toutes choses?

     L'organisation de la maison familiale, base de toute la vie en société, définissait de manière précise les rôles de l'homme et de la femme. Que ce soit à Rome, à Athènes ou à Alexandrie, les hommes menaient une vie tournée vers l'extérieur, vers la vie politique, culturelle et économique. Les femmes, au contraire, étaient le coeur et le pilier de la vie interne de la maison, dont elles géraient les moindres aspects. De plus, l'ordre social reposait sur la formation de hiérarchies: la noblesse au-dessus de la plèbe, les hommes au-dessus des femmes, les hommes libres au-dessus des esclaves.

     Les Pères n'ont jamais contesté les rôles sexuels, pas plus d'ailleurs qu'ils n'auraient prôné l'abolition de l'esclavage. Contester l'ordre social aurait correspondu pour eux à répandre l'anarchie et le chaos, bref à contrer l'action de Dieu. Ils faisaient de la soumission une vertu. Mais c'est pourtant ce qui nous paraît décevant et impardonnable aujourd'hui. Les Pères n'avaient-ils pas lu cette phrase de Paul qui proclame l'abolition de toute ségrégation: « Il n'y a plus ni homme ni femme, ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre » (Ga 3,28)?

L’amour de Dieu avant tout

     Les Pères désiraient sans doute le salut et le bonheur de tous. Cependant, affirme France Quéré, la voie de la vie se dessinait pour eux à l'intérieur des cadres de l’ordre social. Ils recommandent à la femme une soumission guidée par l'amour du Christ et l'amour de ses proches. Bien sûr, certains Pères ont la main un peu lourde lorsqu'il s'agit d'exhorter les femmes à la soumission. Mais ils demandent aux hommes d'adopter en contrepartie des comportements d'amour et de douceur envers leur épouse et limitent les pouvoirs des pères de famille. De plus, ils croient que l'amour de Dieu fonde une liberté intérieure qui transcende les rôles et les hiérarchies. Cette liberté correspond à une forme de détachement où Dieu est préféré à tout. En effet, les Pères ne s'intéressent pas avant tout à la société, destinée à disparaître ultimement, mais plutôt à la quête de la cité de Dieu.

     Les Pères de l'Église étaient imprégnés de la culture qui les avait formés. Ce qu'ils ont dit et pensé des femmes s'explique aisément dans ce contexte. Comme le dit France Quéré, il serait anachronique d'espérer qu'ils aient parlé des femmes comme on en parle aujourd'hui. Il est plus difficile, par contre, d'excuser que tant de personnes, du Moyen Âge jusqu'à aujourd'hui, aient continué de véhiculer une vision semblable comme si elle tombait du ciel et de la bouche même de Dieu.

* Sophie Tremblay est professeure à l'Institut de pastorale des Dominicains, à Montréal.

 

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