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Des
hommes de leur temps
par Sophie Tremblay* France Quéré
Depuis quelques décennies, des théologiennes féministes rapportent avec indignation et avec un peu d'humour noir les propos les plus misogynes des penseurs chrétiens des premiers siècles. Il semble que les Pères de l'Église portent une responsabilité accablante à cet égard. Ils auraient ouvert la voie à des siècles de domination des femmes, considérant cette soumission comme la volonté de Dieu inscrite dans l'ordre même de la création. Dès les premières pages, jai saisi que France Quéré ne cherchait pas à défendre ni à condamner les Pères mais plutôt à replacer leur discours dans le contexte socioculturel des cinq premiers siècles de notre ère. Avec une écriture élégante et accessible, l'auteure nous guide dans un périple des plus dépaysants. En effet, lorsqu'on lit sans préparation les textes patristiques, tant de clefs d'interprétation sont manquantes! France Quéré fournit au lecteur plusieurs de ces clefs indispensables. Dès lors, la pensée des Pères prend un tout autre relief. Respectueux
et justes La société gréco-romaine
antique était éprise d'ordre, bien qu'elle ait connu plus
que sa part de chaos, de révoltes, d'invasions et de guerres civiles.
Les Pères de l'Église défendaient et respectaient
profondément ce qu'ils considéraient comme l'ordre des choses.
De plus, la cohésion sociale reposait sur des sentiments communautaires
plutôt que sur des systèmes d'organisation rationnels. Dès
les lettres de l'apôtre Paul, on retrace cette consigne donnée
aux chrétiens d'être solidaires de l'organisation sociale
et de se comporter en hommes justes, honorables et irréprochables
aux yeux de tous. Bien sûr, les chrétiens refusaient
de rendre un culte à l'empereur et de sacrifier aux divinités;
pour cette raison, on les accusait de s'opposer à l'ordre public
et de nuire à l'empire. Mais en dehors de cette abstention, les
Pères de l'Église suivaient les coutumes fondatrices de
leur civilisation. Pourquoi les auraient-ils remises en question? L'ordre
social ne reflétait-il pas l'harmonieuse et éternelle procession
des corps célestes, orchestrée par le créateur de
toutes choses? L'organisation de la maison familiale,
base de toute la vie en société, définissait de manière
précise les rôles de l'homme et de la femme. Que ce soit
à Rome, à Athènes ou à Alexandrie, les hommes
menaient une vie tournée vers l'extérieur, vers la vie politique,
culturelle et économique. Les femmes, au contraire, étaient
le coeur et le pilier de la vie interne de la maison, dont elles géraient
les moindres aspects. De plus, l'ordre social reposait sur la formation
de hiérarchies: la noblesse au-dessus de la plèbe, les hommes
au-dessus des femmes, les hommes libres au-dessus des esclaves. Les Pères n'ont jamais contesté les rôles sexuels, pas plus d'ailleurs qu'ils n'auraient prôné l'abolition de l'esclavage. Contester l'ordre social aurait correspondu pour eux à répandre l'anarchie et le chaos, bref à contrer l'action de Dieu. Ils faisaient de la soumission une vertu. Mais c'est pourtant ce qui nous paraît décevant et impardonnable aujourd'hui. Les Pères n'avaient-ils pas lu cette phrase de Paul qui proclame l'abolition de toute ségrégation: « Il n'y a plus ni homme ni femme, ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre » (Ga 3,28)? Lamour
de Dieu avant tout Les Pères désiraient sans
doute le salut et le bonheur de tous. Cependant, affirme France Quéré,
la voie de la vie se dessinait pour eux à l'intérieur des
cadres de lordre social. Ils recommandent à la femme une
soumission guidée par l'amour du Christ et l'amour de ses proches.
Bien sûr, certains Pères ont la main un peu lourde lorsqu'il
s'agit d'exhorter les femmes à la soumission. Mais ils demandent
aux hommes d'adopter en contrepartie des comportements d'amour et de douceur
envers leur épouse et limitent les pouvoirs des pères de
famille. De plus, ils croient que l'amour de Dieu fonde une liberté
intérieure qui transcende les rôles et les hiérarchies.
Cette liberté correspond à une forme de détachement
où Dieu est préféré à tout. En effet,
les Pères ne s'intéressent pas avant tout à la société,
destinée à disparaître ultimement, mais plutôt
à la quête de la cité de Dieu. Les Pères de l'Église étaient
imprégnés de la culture qui les avait formés. Ce
qu'ils ont dit et pensé des femmes s'explique aisément dans
ce contexte. Comme le dit France Quéré, il serait anachronique
d'espérer qu'ils aient parlé des femmes comme on en parle
aujourd'hui. Il est plus difficile, par contre, d'excuser que tant de
personnes, du Moyen Âge jusqu'à aujourd'hui, aient continué
de véhiculer une vision semblable comme si elle tombait du ciel
et de la bouche même de Dieu. * Sophie Tremblay est professeure à l'Institut de pastorale des Dominicains, à Montréal. |
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