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Présence magazine
Cette recension est une gracieuseté de Présence magazine 51 (1998) 29.

 

Parler la mort

par Guy Durand*
 

Léon Burdin
Parler la mort. Des mots pour la vivre
Desclée de Brouwer, 1997, 282 p.

 

« Voici un livre terrible et, à ma connaissance, sans précédent. Voici un livre écrit, non "sur" la mort, mais dans son ombre, tout près d'elle, à son contact le plus immédiat. Voici le livre le plus bouleversant que l'on puisse lire aujourd'hui sur ce destin qui nous est commun et qui est notre destin d’”êtres-pour-la-mort". »

     Cet extrait de la préface de Bernard-Henri Lévy m'a intrigué d'autant plus que celui-ci signale qu'il ne partage pas la foi de l'auteur. Mais enfin, je connais bien d'autres livres sur le mourir, des livres très intéressants, des témoignages très émouvants... Qu'est-ce que celui-ci a de si différent pour mériter cet éloge? Ça m'a pris 15 à 20 pages pour le découvrir. C'est vraiment un livre exceptionnel. À lire absolument par tous ceux qui travaillent auprès des mourants et, en particulier, par tous les agents et agentes de pastorale en milieu hospitalier.

     Jésuite, Léon Burdin est aumônier dans un hôpital pour cancéreux près de Paris. Il a ramassé ici dans une douzaine de petits chapitres ses réflexions sur le mourir et sur son rôle de « passeur », le tout émaillé de nombreux récits et surtout de confidences de mourants et de leurs proches. Ce propos n'est pas nouveau, original; c'est sa manière qui l'est, sa sensibilité, sa spiritualité, son écriture merveilleuse. Sa spiritualité! Elle nous rejoint an plus profond de nous-mêmes, nous croyants. Et, curieusement, elle rejoint aussi l'incroyant Bernard Henri Lévy qui écrit encore dans la préface: « De l'homme qui a écrit ce livre, du passeur de cette moderne maison des morts, on ne peut que se sentir immensément proche et solidaire.  » L'écriture! Le livre contient des formules magnifiques, des portraits à vous arracher des larmes, des mots « dont la charge de vérité vous terrasse ».

     À la suite du préfacier, je voudrais signaler quatre leçons de vie qui se dégagent de ce livre, non pas comme des thèses, mais comme des certitudes qu'autorise son expérience. 1) La mort n'est pas, contrairement à ce que voudrait nous faire croire le règne de l'universelle technique, la négation de la vie, elle est un moment de cette vie. 2) Ce que la mort a de réellement humain, ce qui distingue la mort d'un humain de celle d'une plante ou d'un animal, c'est qu'elle est affaire de conscience et de lucidité. D'où la dénonciation faite par l'auteur du mensonge et du silence qui entourent trop de morts. 3) Cette mort humaine est d'abord affaire de parole. C'est cette idée qui explique le titre dit livre: Parler la mort, C'est-à-dire exprimer les sentiments, les émotions ressenties. 4) Enfin, cette mort vécue, parlée, vraie constitue le dernier interdit de nos sociétés et partant leur défi majeur. À rapporter ces quatre idées, je réalise qu'elles paraîtront déjà connues pour plusieurs; il n'en est rien. Elles prennent une nouvelle dimension, une nouvelle vérité, une nouvelle densité sous la plume de Léon Burdin.

     À voir l'attitude de certains médecins et de certaines familles, on peut avoir l'impression que la société française est plus fermée que la québécoise face à la mort. Peut-être. Encore faut-il ne pas juger trop vite. De toute façon, le livre vaut aussi pour nous.

     Un aspect particulier du livre: la description de la tâche d'aumônier et ses difficultés, sa créativité, ses stratégies, ses peines, ses joies, sa fécondité. Figure symbolique, l'aumônier suscite des sentiments variés: soupçon, refus, violence, espoir, joie... magie. On est particulièrement frappé par l'authenticité de l'auteur: il ne cherche jamais à convertir, il est en attente de l'humain, il aide « l'infiniment humain », à venir à la parole, à la lumière.

Les soins palliatifs

     Dans la même foulée d'attention au mourir, j'allais écrire aux mourirs, vient de paraître un livre sur les soins palliatifs (1). Après l'éloge du livre précédent, l'évaluation de ce second livre ne pourra qu'être médiocre. Eh bien, détrompez-vous. Le livre est très intéressant, mais de facture différente.

     Il rapporte l'entretien d'un journaliste avec deux personnes qui travaillent en soins palliatifs. La docteure Marie-Sylvie Richard, chef de service de la maison Maison médicale Jeanne-Garnier à Paris et la psychologue Annie-Moria Venetz qui dirige l'Association F.X. Bagnoud pour les soins palliatifs à domicile, en Suisse et en France. L'une est croyante et se laisse facilement interpeller sur l'impact de sa foi dans sa vie professionnelle; l'autre est « agnostique », déclarant ne pas avoir besoin de cette foi religieuse pour croire en l'homme et fonder son travail. Elles travaillent souvent ensemble. La convergence de leurs vues, malgré certaines nuances, est des plus instructives.

     Le livre fait état de leur expérience professionnelle, il évoque bien des récits de vie, il est cependant plus didactique que le précédent, il suit la logique de 1'« interviewer ». Il se lit cependant tout d'un trait. Il analyse diverses attitudes des malades, des proches, des soignants face au mourir; il donne des informations sur les médicaments anti-douleurs, il discute de la légalisation de l'euthanasie, des étapes du deuil, etc. Il contient une quarantaine de pages d'annexes sur diverses associations travaillant en soins palliatifs, sur l'historique dit développement des soins palliatifs et sur divers textes « officiels » concernant le même sujet. Bref, un livre très utile, susceptible de contribuer à apprivoiser et humaniser la mort, même s'il ne va pas nous chercher dans nos émotions les plus profondes comme celui de Léon Burdin.

* Guy Durand est professeur émérite à la Faculté de théologie de l'Université de Montréal.

(1) Christophe DE GALZAIN, Quand les jours sont comptés... Soins palliatifs. Expérience et réflexions de Marie-Sylvie Richard et d'Annie-Moria Venetz, Versailles, Éd. Saint-Paul, 1997, 200 p.

 

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