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Présence magazine
Cette recension est une gracieuseté de Présence magazine 93 (2003) 33-34. La chronique est plus longue que dans les autres parutions parce qu'elle combine les chroniques Biblio et Spiritualité.

 

Richard Bergeron sort de ses gongs

par Pierre Pelletier*
 

Richard BERGERON
Renaître à la spiritualité
Montréal, Fides, 2002, 281 p.

 

Avec son dernier ouvrage Renaître à la spiritualité (Fides, 2002), le théologien Richard Bergeron poursuit le projet esquissé dans « Pour une spiritualité du troisième millénaire » (Religiologiques 20, automne 1999), Les pros de Dieu (Médiaspaul, 2000). Il s’agit cette fois d’une critique à la Drewermann de l’institution catholique, responsable, par son isolement dans l’objectivité doctrinale, rituelle et morale, de l’assèchement spirituel du message évangélique. Le livre esquisse aussi à grands traits les caractéristiques de la nouvelle spiritualité subjective.

     L’ouvrage apparaît d’abord, par ses insistances répétées, comme un éloge de la subjectivité et, en conséquence, du pluralisme, du dialogue, un éloge du monde et du corps, du laïcat ou de la sécularité. Déjà en 1971, le très conservateur (« presque fondamentaliste », dit-il) Richard Bergeron avait publié sa thèse sur Les abus de l’Église d’après Newman (Bellarmin, 1971), et, en après coup, on reconnaît la filiation avec l’auteur de l’Apologia pro vita sua. Mais c’est surtout avec les yeux du théologien allemand Eugen Drewermann que l’auteur lit la modernité occidentale et sa rupture avec le christianisme, surtout avec l’institution catholique.

     Prenant pour acquis que « la religion traditionnelle est en panne de crédibilité spirituelle », Bergeron a beaucoup de plaisir à dresser le tableau de cette église objective qui, pour son malheur et le nôtre, a tenté d’objectiver l’être humain, l’Évangile, et Dieu lui-même, privilégiant ainsi le pouvoir objectif confié par Jésus Christ à un clergé hiérarchique masculin, et la vie spirituelle objective confiée aux moines et aux religieux. On pourra goûter les récits savoureux concernant le grand succès auprès des évêques et des prêtres séculiers d’un livre de spiritualité monastique (L’Imitation de Jésus-Christ), l’échec populaire du premier livre de spiritualité laïque (Introduction à la vie dévote de François de Sales) et la triste histoire des Instituts Séculiers, auxquels Paul VI avait confié la lourde tâche de rassembler des laïcs consacrés. En somme, on a voulu fixer d’avance, encadrer, monachiser, cléricaliser, objectiver la voie spirituelle, qui pourtant varie d’un individu à l’autre et, comme l’ont dit bien des Maîtres, se construit à mesure que l’on marche. Bergeron partira de ces rappels historiques pour préconiser une spiritualité subjective face à une stérile spiritualité objective qui n’intéresse plus personne.

Les aspects théoriques

     Si Richard Bergeron est un excellent conteur, je dois par contre lui reprocher ses aventures en terrain théorique. La question du sujet et de l’objet, du subjectif et de l’objectif, interroge les philosophes (et les savants) depuis Descartes et même depuis le 14e siècle. Or, d’une part, l’auteur donne une couleur trop étroitement polémique à cette difficile question, et, d’autre part, sa formation scolastique ne semble pas lui fournir les outils nécessaires pour finement analyser un problème aussi fondamental. Il aurait mieux fait de s’en tenir à l’analyse du conflit entre l’oiseau et la cage, plutôt que de porter le débat dans les méandres de la dualité sujet-objet. En philosophie, aujourd’hui, on n’en est plus à opposer dictature et subjectivité, mais à cerner le rôle du « on » impersonnel (l’institution) dans la triade relationnelle Je-Tu-on.

     On pourrait aussi remarquer, avant d’aller plus avant, que la question du sujet a beaucoup évolué au cours du 20e siècle: il faut, certes, en théologie, se souvenir de Kierkegaard, qui contesta radicalement l’Esprit Objectif et la synthèse universelle de Hegel. Mais, comment ne pas tenir compte aussi de la mort du sujet, qui a marqué la pensée structuraliste de la fin du 20e siècle? Le sociologue-anthropologue Lévy-Strauss et le psychanalyste Jacques Lacan considéraient l’un et l’autre que le sujet est une illusion, et c’est justement cette déconstruction du sujet qui caractérise ce que l’on appelle la pensée post-moderne.

     Je regrette, en toute affection pour mon ami Richard, qu’il se soit lancé, avec la témérité (et la générosité) d’un coureur de bois, dans un débat où chaque affirmation demanderait mille nuances. Le plus souvent, me semble-t-il, Richard Bergeron s’en tire avec des pirouettes d’écriture: bien des affirmations apparemment péremptoires sont suivies de: « il est vrai, par contre… » On pourrait sans doute penser aux paradoxes de Kierkegaard qui mettent en opposition des contraires, voire des contradictoires. Mais j’ai eu plus souvent l’impression d’une pensée qui n’arrive pas à se dire adéquatement. Contrairement au penseur paradoxal, Bergeron conserve la pensée linéaire habituelle, et il est alors bien obligé d’affirmer ce qui semble le contraire de ce qu’il a dit ailleurs, ne serait-ce que pour éviter que sa pensée ne suive sa pente naturelle vers un insurmontable antagonisme entre subjectif et objectif. Mais peut-être ai-je trop cherché un ouvrage philosophique de type contemporain, comportant une rigueur conceptuelle et logique, alors qu’il faudrait plutôt y voir un ouvrage d’esprit romantique (de nouveau, Drewermann!), où l’inspiration est davantage à trouver entre les lignes et dans l’insondable intention de l’auteur.

     Il y a, dans ce livre, beaucoup plus de Nouvel Âge que l’auteur ne le souhaiterait et l’idée - maintes fois reprise - qu’en allant au fond de soi, on trouve Dieu ou le spirituel, est, à mon avis, fausse. En allant au fond de soi, on trouve des démons et des dieux, et il faut aller au-delà de soi, des dieux et des démons, pour y trouver une ouverture, une ouverture à Dieu ou un espace qu’on peut appeler Dieu.

     Psychologiquement, d’ailleurs, ce n’est pas ainsi que les choses se passent. L’être humain, comme aime dire Paul Ricoeur, prend le train en marche: dès sa conception, il monte à bord d’un désir, d’une culture, à bord d’un discours qui se dit (sur les choses, les personnes, et sur lui) et auquel il ajoutera sa phrase avant de transmettre la parole à d’autres. Même si le jeune enfant vit apparemment dans une subjectivité absolue (il pleure quand il le souhaite, il vomit, il fait ses besoins) , il entre dans le monde (culturel) du discours avec une attitude d’objectivité totale: sa mère est objectivement (qui d’autre?) la plus belle, et son père le plus fort, cela pour lui est évident et objectif. C’est la socialisation et plus tard l’éveil des passions sexuelles, des ambitions personnelles, qui lui feront découvrir que l’objectif est lui-même subjectif, et que le recours au critère apparemment objectif est une source de conflits qu’il faut alléger dans l’intersubjectivité. Grand saut en avant, à vrai dire, que bien des humains ne font jamais! Les passions, les désirs subjectifs devront se tracer un chemin parmi les valeurs et les vérités objectives reçues en héritage. À ce point, peut-être rencontre-t-on Dieu en se tournant vers soi, mais il s’agit d’un soi qui a baigné dans la parole des autres, un soi déjà profondément travaillé, cultivé, informé, renseigné, et la plupart du temps déjà au courant des conflits et des choix nécessaires entre la chair et l’esprit.

La spiritualité de l’avenir

     Dans les vœux prophétiques de l’auteur, cette spiritualité subjective, laïque, séculière, corporelle, bien inscrite dans la matière, sera accessible à tous, prêtres, laïcs, croyants, incroyants; elle sera aussi dialogale et interreligieuse. Malheureusement, regrette l’auteur, elle sera peut-être réservée à une petite élite de chercheurs de Dieu. Sera-t-on proches alors de l’élite gnostique, maçonnique ou rosicrucienne? Pas du tout, puisque, dans cette spiritualité subjective et universelle, il n’y aura pas de maîtres, sauf Maître Jésus lui-même.

     Le pluralisme théologique, rituel et moral sera évidemment de mise. L’auteur affirme cependant: « Qu’il le veuille ou non, que ça lui plaise ou non, qu’il en soit conscient ou non, l’être humain n’existe que grâce à ce lien créateur qui le maintient dans l’être à tout instant. Ça, il peut le nier, le refuser, l’ignorer; il peut se révolter ou rester indifférent. Rien n’y fait. » (p. 153) En d’autres termes, vous pourrez, dans cette spiritualité, être hindou, bouddhiste, juif, rien n’y fait! C’est l’analogie existentielle de l’être de Thomas d’Aquin qui est vraie! L’auteur, sans doute encore fidèle à l’intenable réalisme thomiste de la connaissance, ne se privera d’ailleurs pas de dire que « la nature est un concept objectif » et, de ci de là il sera question de l’essence (objective?) de l’homme. Cet essai, dont le ton fait écho à l’existentialisme des années 1950, reprend malgré lui un petit pli… essentialiste, dans la tradition d’une ontologie qui n’a plus cours.

     Le livre de Richard Bergeron a des allures de pamphlet: il en porte la conviction, la passion, il en a le style emporté, les simplifications, les contradictions. Peut-être, à ce titre, pourra-t-il éveiller certains lecteurs à une question fondamentale. Si on le considère comme un livre de spiritualité et de sagesse, et un livre de théologien, cet ouvrage est d’une bien naïve légèreté. Renaître à la vie spirituelle sème davantage la confusion qu’il n’irradie l’intelligence. On est probablement d’abord et avant tout devant un cri du cœur, un cri porté par 60 ans de souffrances interdites, voilées, niées. Ce n’est pas sans bruit que la porte a glissé sur ses gonds, et à la vue d’une certaine lumière, Richard Bergeron hallucine un peu sur le possible et le futur, à la façon d’un prisonnier venant de quitter sa geôle.

     Robert Jacques a récemment exprimé de fort pertinentes questions intempestives à la pensée du dernier Bergeron (Spiritualité et mondialisation, in contrepointphilosophique.ch) et je souhaiterais, pour ma part, que Renaître à la vie spirituelle donne naissance à un large débat (nous en faisons si peu, en ces domaines!) entre théologiens, philosophes et autres penseurs du spirituel, débat auquel Présence magazine pourrait ouvrir ses pages.

     Les révoltes, les coups de bec ont leur utilité. Il faut ensuite passer à table et calmement réfléchir.


* Pierre Pelletier est psychanalyste à Montréal.
courriel: pr_pl@videotron.ca

 

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