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Richard
Bergeron sort de ses gongs par Pierre Pelletier* Richard BERGERON
Avec son dernier ouvrage Renaître à la spiritualité (Fides, 2002), le théologien Richard Bergeron poursuit le projet esquissé dans « Pour une spiritualité du troisième millénaire » (Religiologiques 20, automne 1999), Les pros de Dieu (Médiaspaul, 2000). Il sagit cette fois dune critique à la Drewermann de linstitution catholique, responsable, par son isolement dans lobjectivité doctrinale, rituelle et morale, de lassèchement spirituel du message évangélique. Le livre esquisse aussi à grands traits les caractéristiques de la nouvelle spiritualité subjective. Louvrage apparaît dabord,
par ses insistances répétées, comme un éloge
de la subjectivité et, en conséquence, du pluralisme, du
dialogue, un éloge du monde et du corps, du laïcat
ou de la sécularité. Déjà en 1971,
le très conservateur (« presque fondamentaliste »,
dit-il) Richard Bergeron avait publié sa thèse sur Les
abus de lÉglise daprès Newman (Bellarmin,
1971), et, en après coup, on reconnaît la filiation avec
lauteur de lApologia pro vita sua. Mais cest
surtout avec les yeux du théologien allemand Eugen Drewermann que
lauteur lit la modernité occidentale et sa rupture avec le
christianisme, surtout avec linstitution catholique. Prenant pour acquis que « la religion traditionnelle est en panne de crédibilité spirituelle », Bergeron a beaucoup de plaisir à dresser le tableau de cette église objective qui, pour son malheur et le nôtre, a tenté dobjectiver lêtre humain, lÉvangile, et Dieu lui-même, privilégiant ainsi le pouvoir objectif confié par Jésus Christ à un clergé hiérarchique masculin, et la vie spirituelle objective confiée aux moines et aux religieux. On pourra goûter les récits savoureux concernant le grand succès auprès des évêques et des prêtres séculiers dun livre de spiritualité monastique (LImitation de Jésus-Christ), léchec populaire du premier livre de spiritualité laïque (Introduction à la vie dévote de François de Sales) et la triste histoire des Instituts Séculiers, auxquels Paul VI avait confié la lourde tâche de rassembler des laïcs consacrés. En somme, on a voulu fixer davance, encadrer, monachiser, cléricaliser, objectiver la voie spirituelle, qui pourtant varie dun individu à lautre et, comme lont dit bien des Maîtres, se construit à mesure que lon marche. Bergeron partira de ces rappels historiques pour préconiser une spiritualité subjective face à une stérile spiritualité objective qui nintéresse plus personne. Les
aspects théoriques Si Richard Bergeron est un excellent conteur,
je dois par contre lui reprocher ses aventures en terrain théorique.
La question du sujet et de lobjet, du subjectif et de lobjectif,
interroge les philosophes (et les savants) depuis Descartes et même
depuis le 14e siècle. Or, dune part, lauteur donne
une couleur trop étroitement polémique à cette difficile
question, et, dautre part, sa formation scolastique ne semble pas
lui fournir les outils nécessaires pour finement analyser un problème
aussi fondamental. Il aurait mieux fait de sen tenir à lanalyse
du conflit entre loiseau et la cage, plutôt que de porter
le débat dans les méandres de la dualité sujet-objet.
En philosophie, aujourdhui, on nen est plus à opposer
dictature et subjectivité, mais à cerner le rôle du
« on » impersonnel (linstitution) dans la
triade relationnelle Je-Tu-on. On pourrait aussi remarquer, avant daller
plus avant, que la question du sujet a beaucoup évolué au
cours du 20e siècle: il faut, certes, en théologie, se souvenir
de Kierkegaard, qui contesta radicalement lEsprit Objectif et la
synthèse universelle de Hegel. Mais, comment ne pas tenir compte
aussi de la mort du sujet, qui a marqué la pensée
structuraliste de la fin du 20e siècle? Le sociologue-anthropologue
Lévy-Strauss et le psychanalyste Jacques Lacan considéraient
lun et lautre que le sujet est une illusion, et cest
justement cette déconstruction du sujet qui caractérise
ce que lon appelle la pensée post-moderne. Je regrette, en toute affection pour mon
ami Richard, quil se soit lancé, avec la témérité
(et la générosité) dun coureur de bois, dans
un débat où chaque affirmation demanderait mille nuances.
Le plus souvent, me semble-t-il, Richard Bergeron sen tire avec
des pirouettes décriture: bien des affirmations apparemment
péremptoires sont suivies de: « il est vrai, par contre
»
On pourrait sans doute penser aux paradoxes de Kierkegaard qui mettent
en opposition des contraires, voire des contradictoires. Mais jai
eu plus souvent limpression dune pensée qui narrive
pas à se dire adéquatement. Contrairement au penseur paradoxal,
Bergeron conserve la pensée linéaire habituelle, et il est
alors bien obligé daffirmer ce qui semble le contraire de
ce quil a dit ailleurs, ne serait-ce que pour éviter que
sa pensée ne suive sa pente naturelle vers un insurmontable antagonisme
entre subjectif et objectif. Mais peut-être ai-je trop cherché
un ouvrage philosophique de type contemporain, comportant une rigueur
conceptuelle et logique, alors quil faudrait plutôt y voir
un ouvrage desprit romantique (de nouveau, Drewermann!),
où linspiration est davantage à trouver entre les
lignes et dans linsondable intention de lauteur. Il y a, dans ce livre, beaucoup plus de
Nouvel Âge que lauteur ne le souhaiterait et lidée
- maintes fois reprise - quen allant au fond de soi, on trouve Dieu
ou le spirituel, est, à mon avis, fausse. En allant au fond de
soi, on trouve des démons et des dieux, et il faut aller au-delà
de soi, des dieux et des démons, pour y trouver une ouverture,
une ouverture à Dieu ou un espace quon peut appeler Dieu. Psychologiquement, dailleurs, ce nest pas ainsi que les choses se passent. Lêtre humain, comme aime dire Paul Ricoeur, prend le train en marche: dès sa conception, il monte à bord dun désir, dune culture, à bord dun discours qui se dit (sur les choses, les personnes, et sur lui) et auquel il ajoutera sa phrase avant de transmettre la parole à dautres. Même si le jeune enfant vit apparemment dans une subjectivité absolue (il pleure quand il le souhaite, il vomit, il fait ses besoins) , il entre dans le monde (culturel) du discours avec une attitude dobjectivité totale: sa mère est objectivement (qui dautre?) la plus belle, et son père le plus fort, cela pour lui est évident et objectif. Cest la socialisation et plus tard léveil des passions sexuelles, des ambitions personnelles, qui lui feront découvrir que lobjectif est lui-même subjectif, et que le recours au critère apparemment objectif est une source de conflits quil faut alléger dans lintersubjectivité. Grand saut en avant, à vrai dire, que bien des humains ne font jamais! Les passions, les désirs subjectifs devront se tracer un chemin parmi les valeurs et les vérités objectives reçues en héritage. À ce point, peut-être rencontre-t-on Dieu en se tournant vers soi, mais il sagit dun soi qui a baigné dans la parole des autres, un soi déjà profondément travaillé, cultivé, informé, renseigné, et la plupart du temps déjà au courant des conflits et des choix nécessaires entre la chair et lesprit. La
spiritualité de lavenir Dans les vux prophétiques
de lauteur, cette spiritualité subjective, laïque, séculière,
corporelle, bien inscrite dans la matière, sera accessible à
tous, prêtres, laïcs, croyants, incroyants; elle sera aussi
dialogale et interreligieuse. Malheureusement, regrette lauteur,
elle sera peut-être réservée à une petite élite
de chercheurs de Dieu. Sera-t-on proches alors de lélite
gnostique, maçonnique ou rosicrucienne? Pas du tout, puisque, dans
cette spiritualité subjective et universelle, il ny aura
pas de maîtres, sauf Maître Jésus lui-même. Le pluralisme théologique, rituel
et moral sera évidemment de mise. Lauteur affirme cependant:
« Quil le veuille ou non, que ça lui plaise ou
non, quil en soit conscient ou non, lêtre humain nexiste
que grâce à ce lien créateur qui le maintient dans
lêtre à tout instant. Ça, il peut le nier, le
refuser, lignorer; il peut se révolter ou rester indifférent.
Rien ny fait. » (p. 153) En dautres termes, vous
pourrez, dans cette spiritualité, être hindou, bouddhiste,
juif, rien ny fait! Cest lanalogie existentielle de
lêtre de Thomas dAquin qui est vraie! Lauteur,
sans doute encore fidèle à lintenable réalisme
thomiste de la connaissance, ne se privera dailleurs pas de dire
que « la nature est un concept objectif » et, de
ci de là il sera question de lessence (objective?) de lhomme.
Cet essai, dont le ton fait écho à lexistentialisme
des années 1950, reprend malgré lui un petit pli
essentialiste,
dans la tradition dune ontologie qui na plus cours. Le livre de Richard Bergeron a des allures
de pamphlet: il en porte la conviction, la passion, il en a le style emporté,
les simplifications, les contradictions. Peut-être, à ce
titre, pourra-t-il éveiller certains lecteurs à une question
fondamentale. Si on le considère comme un livre de spiritualité
et de sagesse, et un livre de théologien, cet ouvrage est dune
bien naïve légèreté. Renaître à
la vie spirituelle sème davantage la confusion quil nirradie
lintelligence. On est probablement dabord et avant tout devant
un cri du cur, un cri porté par 60 ans de souffrances interdites,
voilées, niées. Ce nest pas sans bruit que la porte
a glissé sur ses gonds, et à la vue dune certaine
lumière, Richard Bergeron hallucine un peu sur le possible et le
futur, à la façon dun prisonnier venant de quitter
sa geôle. Robert Jacques a récemment exprimé de fort pertinentes questions intempestives à la pensée du dernier Bergeron (Spiritualité et mondialisation, in contrepointphilosophique.ch) et je souhaiterais, pour ma part, que Renaître à la vie spirituelle donne naissance à un large débat (nous en faisons si peu, en ces domaines!) entre théologiens, philosophes et autres penseurs du spirituel, débat auquel Présence magazine pourrait ouvrir ses pages. Les révoltes, les coups de bec ont
leur utilité. Il faut ensuite passer à table et calmement
réfléchir.
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