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Présence magazine
Cette recension est une gracieuseté de Présence magazine 52 (1998) 29.

 

Satan et les premiers chrétiens

par André Myre*
 

Elaine Pagels
L'origine de Satan
Paris, Bayard (Histoire), 1997.

 

La question que se pose Elaine Pagels, et qui dirige son étude sur l’origine de Satan, se résume dans ces quelques mots tirés de l’introduction : « Ce qui m’intéresse surtout, ce sont les implications sociales de la figure de Satan : comment utilise-t-on une telle figure pour donner forme au conflit humain et pour caractériser, dans le cadre de nos traditions religieuses, nos ennemis humains?»

     L’auteure veut donc montrer comment les chrétiens des débuts se sont servi de la personnalité littéraire de Satan pour « “diaboliser leurs opposants” - d’abord les autre Juifs, puis les païens, enfin les chrétiens dissidents, dits hérétiques ».

     Il faut dire d’entrée de jeu que l’auteure est fidèle à son propos et ne cesse de viser son objectif de départ. Aussi, dès l’introduction se rend-on compte que le titre est trompeur. Dans ce livre, il n’est pas question de l’origine de Satan. Elaine Pagels ne s’intéresse pas aux expériences qui ont provoqué l’émergence de cette figure. Ses fonctions de vérifier l’intégrité des humains (Job 1; Luc 22) ou de les accuser de leurs fautes auprès de Dieu (Zacharie 3) sont somme toute passées sous silence. De même, les conditions sociales, politiques, économiques ou religieuses qui ont contribué à la création littéraire et à la popularité de ce personnage ne sont pas étudiées. Ce livre parle donc beaucoup moins de l’origine de Satan que de l’utilisation littéraire que des chrétiens des premiers siècles en auraient faite, dans le but de discréditer leurs adversaires.

Usage multiple

     À part l’introduction et la conclusion, l’ouvrage se divise en six chapitres. Le premier porte sur l’évangile de Marc et la Guerre Juive de Flavius Josèphe; le troisième sur Matthieu; le quatrième sur Luc et Jean; le cinquième sur quelques autres écrits du Nouveau Testament ou des Pères (par exemple, la lettre aux Éphésiens ou Origène); et le sixième sur la lutte contre les hérétiques.

     Le chapitre deuxième occupe une place à part. À lire son titre : « Pour une histoire sociale de Satan : de la Bible hébraïque aux évangiles », on se serait attendu à voir présentée l’origine sociale du concept. Mais l’auteure s’attarde surtout à montrer comment la lecture qu’elle fera de Satan dans les textes chrétiens s’enracine dans la Bible hébraïque ou d’autres écrits juifs. Dans les livres étudiés, Satan est utilisé pour désigner les Juifs qui, au jugement de leurs auteurs, ne sont pas fidèles à suivre la voie de leurs pères.

     Selon Pagels, Marc se sert de la figure de Satan pour l’associer aux adversaires juifs de Jésus, alors que ses véritables ennemis étaient les Romains. Matthieu, de son côté, est en lutte contre les pharisiens, et les présente sous le nom de Satan, cet argumentateur habile auquel Jésus s’oppose. Ce qui était plus ou moins impliqué par Marc et Matthieu devient clair en Luc et Jean : les adversaires juifs de Jésus sont identifiés à Satan. À la fin de sa présentation des évangiles canoniques, l’auteure tire cette conclusion :

     « En présentant la vie et le message de Jésus en termes polémiques, les évangélistes avaient manifestement pour intention de renforcer la solidarité de groupe. Ce faisant - et les conséquences en furent incalculables - ils définirent pour les deux mille ans à venir la relation des chrétiens avec les Juifs. »

     Dans les deux derniers chapitres, Pagels interprète Satan comme désignant ou bien l’opposition païenne à la communauté chrétienne ou bien, plus tard, ceux qu’on considérera comme factieux et qu’on désignera sous le nom d’hérétiques. Son livre se termine sur ces mots :

     « Au moment de conclure ce livre, je formule le voeu que ma recherche éclaire mes lecteurs comme elle m’a éclairée moi-même sur cette lutte, au sein de la tradition chrétienne, entre la vision si radicalement humaine selon laquelle l'"altérité" relève du mal et les paroles de Jésus d’après lesquelles la réconciliation est chose divine. »

Un rôle plus complexe

     La thèse de ce livre, si elle est clairement présentée, n’est pas prouvée. La figure de Satan, dans les évangiles en particulier, ne désigne pas que les ennemis de Jésus ou de la communauté chrétienne. En Marc, par exemple, le Satan qui éprouve Jésus après son baptême n’a rien à voir avec les Juifs, non plus que ce « Satan » cinglant que Jésus adresse à Pierre (8,33); non plus que ce Satan, en Luc, qui tombe du ciel ou qui veut passer les disciples au crible. Ce personnage littéraire des évangiles joue un rôle plus complexe que celui décrit par Pagels. Et faire porter à des textes anciens la responsabilité des lectures tordues qu’on en a faites par la suite est tout au plus « correct politiquement ».

     Ce livre, plaisant à lire, ne nous fait pas vraiment avancer dans la connaissance des origines du christianisme ou de Satan.

* André Myre, bibliste, est professeur retraité de la Faculté de théologie de l’Université de Montréal.

 

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