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Satan
et les premiers chrétiens
par André Myre* Elaine Pagels
La question que se pose Elaine Pagels, et qui dirige son étude sur lorigine de Satan, se résume dans ces quelques mots tirés de lintroduction : « Ce qui mintéresse surtout, ce sont les implications sociales de la figure de Satan : comment utilise-t-on une telle figure pour donner forme au conflit humain et pour caractériser, dans le cadre de nos traditions religieuses, nos ennemis humains?» Lauteure veut donc montrer comment les chrétiens des débuts se sont servi de la personnalité littéraire de Satan pour « diaboliser leurs opposants - dabord les autre Juifs, puis les païens, enfin les chrétiens dissidents, dits hérétiques ». Il faut dire dentrée de jeu que lauteure est fidèle à son propos et ne cesse de viser son objectif de départ. Aussi, dès lintroduction se rend-on compte que le titre est trompeur. Dans ce livre, il nest pas question de lorigine de Satan. Elaine Pagels ne sintéresse pas aux expériences qui ont provoqué lémergence de cette figure. Ses fonctions de vérifier lintégrité des humains (Job 1; Luc 22) ou de les accuser de leurs fautes auprès de Dieu (Zacharie 3) sont somme toute passées sous silence. De même, les conditions sociales, politiques, économiques ou religieuses qui ont contribué à la création littéraire et à la popularité de ce personnage ne sont pas étudiées. Ce livre parle donc beaucoup moins de lorigine de Satan que de lutilisation littéraire que des chrétiens des premiers siècles en auraient faite, dans le but de discréditer leurs adversaires. Usage multiple À part lintroduction et la conclusion, louvrage se divise en six chapitres. Le premier porte sur lévangile de Marc et la Guerre Juive de Flavius Josèphe; le troisième sur Matthieu; le quatrième sur Luc et Jean; le cinquième sur quelques autres écrits du Nouveau Testament ou des Pères (par exemple, la lettre aux Éphésiens ou Origène); et le sixième sur la lutte contre les hérétiques. Le chapitre deuxième occupe une place à part. À lire son titre : « Pour une histoire sociale de Satan : de la Bible hébraïque aux évangiles », on se serait attendu à voir présentée lorigine sociale du concept. Mais lauteure sattarde surtout à montrer comment la lecture quelle fera de Satan dans les textes chrétiens senracine dans la Bible hébraïque ou dautres écrits juifs. Dans les livres étudiés, Satan est utilisé pour désigner les Juifs qui, au jugement de leurs auteurs, ne sont pas fidèles à suivre la voie de leurs pères. Selon Pagels, Marc se sert de la figure de Satan pour lassocier aux adversaires juifs de Jésus, alors que ses véritables ennemis étaient les Romains. Matthieu, de son côté, est en lutte contre les pharisiens, et les présente sous le nom de Satan, cet argumentateur habile auquel Jésus soppose. Ce qui était plus ou moins impliqué par Marc et Matthieu devient clair en Luc et Jean : les adversaires juifs de Jésus sont identifiés à Satan. À la fin de sa présentation des évangiles canoniques, lauteure tire cette conclusion :
Dans les deux derniers chapitres, Pagels interprète Satan comme désignant ou bien lopposition païenne à la communauté chrétienne ou bien, plus tard, ceux quon considérera comme factieux et quon désignera sous le nom dhérétiques. Son livre se termine sur ces mots :
Un rôle plus complexe La thèse de ce livre, si elle est clairement présentée, nest pas prouvée. La figure de Satan, dans les évangiles en particulier, ne désigne pas que les ennemis de Jésus ou de la communauté chrétienne. En Marc, par exemple, le Satan qui éprouve Jésus après son baptême na rien à voir avec les Juifs, non plus que ce « Satan » cinglant que Jésus adresse à Pierre (8,33); non plus que ce Satan, en Luc, qui tombe du ciel ou qui veut passer les disciples au crible. Ce personnage littéraire des évangiles joue un rôle plus complexe que celui décrit par Pagels. Et faire porter à des textes anciens la responsabilité des lectures tordues quon en a faites par la suite est tout au plus « correct politiquement ». Ce livre, plaisant à lire, ne nous fait pas vraiment avancer dans la connaissance des origines du christianisme ou de Satan. * André Myre, bibliste, est professeur retraité de la Faculté de théologie de lUniversité de Montréal. |
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