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Présence magazine
Cette recension est une gracieuseté de Présence magazine 56 (1999) 29.

 

La voie du mystère

par par Guy Lapointe, o.p.*
 

Constantin Andranikof
Des mystères sacramentels
Paris, Cerf (Théologiques), 1998, 380 p.

 

Constantin Andronikof, décédé en 1997, fut, pendant plusieurs années, professeur de liturgie à l'Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge à Paris. Probablement peu connu dans nos milieux théologiques et chez les responsables de la mise en oeuvre de la liturgie et des sacrements, il a pourtant laissé une oeuvre abondante, soucieuse d'établir des chemins de traverse entre les traditions grecques et latines.

     Constantin Andronikof a surtout publié de nombreux travaux dans le champ des sacrements et de la liturgie. Je me rappelle entre autres l'étonnement éprouvé à la lecture de son livre intitulé Le sens de la liturgie (Paris, Cerf, 1988). Écrit dans un style clair, simple, inspirant, ce livre fut, pour plusieurs lecteurs, à la fois une révélation sur le sens de la liturgie orthodoxe, toute centrée sur le mystère de Dieu au coeur de la dramatique humaine, en même temps qu'il convoquait à inscrire quelque chose de cette sensibilité au mystère dans notre approche symbolique plus ample de la liturgie romaine et de ses pratiques.

     À la lecture des premières pages du présent ouvrage, j'ai senti la même sensibilité dans l'écriture, une sorte d'émotion éprouvée devant le mystère. L'auteur est un bel exemple de la façon dont se construit la théologie orthodoxe, toute centrée sur le mouvement de la Trinité, « en y entraînant les membres de l'Église qui y recourent ».

     Ce livre n'offre pas tellement d'intuitions nouvelles - ce n'est d'ailleurs pas l'objectif visé. Mais j'ai très tôt constaté qu'on était devant un ouvrage-testament, reflétant à la fois une culture patristique remarquable (grecque et latine), en même temps qu'une attention réelle aux problématiques contemporaines de philosophie et des sciences humaines. Les chapitres sur le sacrement du repentir et de la conversion (2) et celui sur le sacrement du trépas (4) en font foi.

Différences entre traditions

     Le livre est d'une construction simple. L'introduction tente de préciser le sens du titre: « Le terme sacrement, de par sa nature, peut et doit s'entendre à toute prière, avec ses différentes formes liturgiques et privées. » L'auteur marque ainsi la différence de perspectives entre sa propre tradition et la tradition latine, tout en insistant sur les points forts de sa tradition et en indiquant - un certain chauvinisme oblige - les limites de l'autre. Il souligne comment la tradition orthodoxe a gardé le terme technique de Mystèrion (mystère) pour parler des actions liturgiques, alors que la tradition latine a privilégié le terme sacramentum (sacrement). De plus, la théologie orthodoxe n'a pas consenti à privilégier, comme l'a fait la tradition latine, sept sacrements, sauf chez certains « dignitaires orientaux » à partir de la fin du XVIe siècle. Cela dit, l'auteur, respectueux de sa tradition, insiste pour dire que certains sacrements, comme le baptême et l'eucharistie par exemple, sont plus fondamentaux que d'autres. La conception du mystère sacramentel concerne toutes les manifestations (épiphanies) de la vie de foi, tout ce que les choses (eau, chrême), les gestes (imposition des mains, plongée dans l'eau), portent de liens entre le divin et l'humain.

Quatre sacrement à l'étude

     Cette introduction ouvre la réflexion sur quatre chapitres: le baptême, le sacrement du repentir et de la conversion, le mariage et le sacrement du trépas. Le professeur Andronikof ne traite pas de l'eucharistie parce que, « des bibliothèques entières y ayant été consacrées, il n'est peut-être pas très utile d'y ajouter un chapitre ». Il n'a pas non plus abordé le sacrement de l'Ordre, laissant à quelqu'un d'autre, qui en aurait fait l'expérience, de le traiter. Pour chacun des quatre sacrements, l'auteur utilise une méthode, somme toute, très classique. Il établit les fondements de la liturgie et des sacrements dans les textes bibliques sans cependant jamais rien forcer, sinon il s'en tient aux traces de l'expérience historique. Puis il reprend les grandes dimensions de chacun des sacrements étudiés pour, ensuite, présenter et réfléchir sur la façon dont les orthodoxes mettent en scène le mystère chrétien. On aurait cependant aimé trouver, à la fin de ce livre, une conclusion qui aurait repris certains éléments développés, pour aider le lecteur à pousser plus loin la réflexion et sa connaissance de cette tradition souvent ignorée des chrétiens occidentaux, même des théologiens et théologiennes.

     En refermant le livre du professeur Andronikof, on a l'impression d'avoir revisité une tradition aussi riche que méconnue, et d'avoir été invité à saisir une expérience liturgique et sacramentelle aux accents parfois fort différents des nôtres. En effet, la pratique sacramentelle des chrétiens latins est moins mystique que celle des orthodoxes, moins axée sur la contemplation. Certaines dimensions manquent; ainsi la dimension poétique et esthétique de la foi dans nos célébrations. Il faut reconnaître que la liturgie et la célébration des mystères est un domaine où les sensibilités et les traditions confessionnelles ont une influence considérable.

     Cet ouvrage est une invitation à retrouver, à même la dramatique humaine, les voies de la contemplation du Mystère dans une meilleure connaissance réciproque des traditions. Si on y consentait dans nos célébrations, l'apport de Constantin Andronikof aura réussi à porter ce souci au coeur de nos aménagements sacramentels.

Guy Lapointe, dominicain, est professeur à la Faculté de théologie de l'Université de Montréal.

 

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