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Présence magazine
Cette recension est une gracieuseté de Présence magazine 57 (1999) 29.

 

Pourquoi vouloir se dépasser quand on peut s'incarner?

Le Christ et le respect de notre chair

par Brigitte Bédard
 

Robert Jacques
La confiance charnelle : le vif du sujet
Montréal, Fides (Héritage et projet, 62), 1997, 144 p.

 

Platon disait que le corps était une « entrave » au déploiement de la « pensée dans sa pureté ». Descartes, avec son « Je pense, donc je suis », limitait l'être humain au domaine de l'esprit. Kant et Durkheim, en faisant de la raison la faculté suprême, niaient à leur tour la condition corporelle. Nietzsche fut le premier à qualifier le corps de « puissant maître ».

     En retraçant l'histoire du mépris du corps, Robert Jacques, auteur de La confiance charnelle: le vif du sujet, démontre que les « philosophes ont toujours prôné la desincarnation » en considérant le corps comme la vulgaire enveloppe de l'âme: « le corps, dit Robert Jacques, n'est pas l'enveloppe insignifiante d'une intériorité pure ».

     Le discours de Platon sur la pureté est encore d'actualité et Robert Jacques nous rappelle que c'était là le fondement de la pensée nazi sur la « race pure », laquelle construisait des ghettos et brûlait la race dite « impure ». « Cela, écrit l'auteur, ne suffit-il pas à soulever des soupçons sur tout discours de la pureté? » En niant la condition corporelle des hommes et des femmes, en considérant le corps comme un objet d'« impureté », les êtres humains ont ignoré « la discordance en l'existence charnelle » entre raison et passion, entre activité et passivité, entre pouvoir et non-pouvoir.

     L'auteur de La confiance charnelle veut nous faire voir l'importance de notre dualité corps-esprit dans notre cheminement de vie. Pour lui, c'est seulement en tenant compte de cette réalité double que nous pouvons entrer en relation vérittable avec nous-mêmes et notre prochain.

Le Christ et la relation de confiance

     Il ne s'agit pas d'être en harmonie, mais plutôt d'être vrai avec soi-même. Le Christ, avec ses paroles et ses actes, est celui qui a permis de rétablir la relation corps-esprit - qu'elle soit harmonieuse ou non, souffrante ou non.

     En effet, le Dieu de Jésus est un Dieu qui ne tient pas compte des « catégories du pur et de l'impur et à l'exclusion que celles-ci entraînent ». Dans les évangiles, il n'y a pas de « négation ou de mépris » de notre condition corporelle. Jésus écoute, puis il parle. Il « ose » parler à ceux et celles qui sont rejetés, considérés « impurs »; ceux et celles qui ont commis le « péché » de la « chair »; les aveugles, les boliteux, les malades, les morts. Il entre en relation avec ces « impures » avec qui les autorités religieuses avaient coupé toute relation, ne leur accordant même pas le droit d'entrer dans le Temple. Jésus a aidé au relèvement des exclus « dans leur chair »: « Jésus, en lui prenant la main, le fit lever et il se mit debout. » (Marc 9, 27).

     Jésus appelle ces personnes à « vivre malgré, et dans cette brèche » de souffrance; à vivre leur vie « dans leur dualité corporelle, sans chercher, au-delà de celle-ci, une âme qui en serait purifiée ». En disant une parole, en touchant quelqu'un, il « permet à ces êtres réduits au souffrir d'entrer en relation avec le Dieu » qui ne fait pas de discriminations. Ils peuvent s'incarner, « se tenir debout devant l'autre au côté de Dieu ». Désormais, l'être humain peut se tenir en confiance devant Dieu dans sa condition réelle: corps-esprit, actif-passif, agir-subir.

     C'est ce même phénomène que Robert Jacques illustre en esquissant les histoires de vies de quatre personnes aux prises avec de graves problèmes de santé, parfois frôlant la mort ou à son seuil. Robert Jacques révèle toute la confiance - presque innée mais inconsciente - que nous accordons à notre corps depuis sa conception. Lorsque la maladie frappe, la confiance originelle est durement éprouvée; hommes et femmes se sentent alors « trahis » ou « abandonnés » par leur corps. Ils sont déçus et sombrent dans la passivité physique et spirituelle, une entraînant l'autre.

     Par l'écoute compatissante de l'autre - en l'occurrence, l'auteur - il se crée un espace où ces personnes dont suffisamment confiance pour tout dire. L'acceptation de l'autre de leur condition corporelle - avec toute son inaction, sa passivité - leur permet dès lors de traverser cette épreuve en reprenant goût à la vie, renouvelés dans leur corps et leur esprit.

Encore la « pureté »!

     De nos jours, plusieurs croient que le Salut est « la séparation de la "folie du corps" pour être en société avec des réalités sans mélange ». Les thérapies corporelles, les nouvelles spiritualités considèrent le corps comme un « outil », un « accessoire » qui permet des « possibilités » dites plus « élevées ». Elles disent aux êtres humains de « s'élever » plus haut que leur corps pour atteindre un niveau de conscience « plus élevé », afin de vivre ce que Robert Jacques appelle, « une expérience extraordinaire », comme si l'extraordinaire était la « vraie » expérience.

     Et quand tout n'est pas parfait, qu'arrive-t-il? Tout, dans notre société, nous dit d'« agir », de « performer », d'être des hommes et des femmes d'« action ». Ainsi, i1 est pratiquement impossible, voire insupportable, de vivre la dualité corporelle, de vivre une « expérience de passivité ». Regardez autour de vous, vous verrez que l'absence de l'agir suscite le plus cinglant des reproches ». Si on ne FAIT rien, on EST rien. Autre temps, même dichotomie.

     Dans ces conditions, l'auteur a bien raison de dire que « la polarité du pur et de l'impur, la quête de l'extraordinaire, la loi darwinienne de la suivie du plus fort, les doctrines de l'harmonie ou de l'équilibre des contraires dans les nouvelles spiritualités, en effaçant la dualité vive de la condition corporelle, étouffent la vérité de l'humain et lui interdisent de se tenir pleinement devant l'autre que soi: « son prochain » et son Dieu.

 

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