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Présence magazine
Cette recension est une gracieuseté de Présence magazine 67 (2000) 29.

 

Jeanne Le Ber
Présence silencieuse au coeur de l'action

par Gilles Pilette*
 

Françoise Deroy-Pineau
Jeanne Le Ber. La recluse au coeur des combats
Montréal, Bellarmin, 2000, 193 p.

 

« Le silence la transforme comme la terre pétrie par le potier. » C'est à partir de cette citation que je vous propose cette réflexion personnelle sur la vie de cette recluse.

     Quand nous empruntons un sentier en forêt, le premier constat qui nous frappe, c'est le silence. Le silence au coeur de la vie, au coeur de la nature. Mais c'est aussi la vie au coeur des combats. La nature en perpétuel combat. L'arbre qui cherche à étendre ses branches, malgré le peu d'espace, les fleurs, toutes délicates soient-elles, qui cherchent la lumière à travers les ombres massives de ces grandes feuilles au sommet de la forêt. L'oiseau ou l'animal qui fait son nid ou son terrier et marque son espace pour chasser l'ennemi ou les prédateurs. Bref, la forêt en éternelle croissance de vie et de mort.

Vocation ou provocation?

     Pouvons-nous, en fixant notre regard vers Jeanne Le Ber, née au début de la Colonie (4 janvier 1662), voir en elle la petite graine de la forêt, délicate, sensible et discrète, apparaissant à l'orée de cette nature sans bruit, se laissant pétrir en ses racines par la terre et l'eau et devenant ainsi à sa maturité, un fruit essentiel à son environnement?

     « Vocation ou provocation » La question se pose avec véracité. En effet, la fondation de Montréal, en 1642, « par son intense activité n'a cessé de mobiliser toutes les énergies, pour soutenir un double effort de défense et de croissance ». Jeanne Le Ber est présente comme la petite graine cachée et retranchée dans « cette activité nécessaire et fébrile ».

     Comme au temps de ses contemporains, nous sommes curieux et nous nous interrogeons. Que peut nous apporter cette forme de réclusion dans nos vies si actives et dans une société où ce genre de vie mystique semble « suspecte », décrochée de la réalité?

     Aujourd'hui comme au XVIIe siècle, ce mysticisme n'est pas à la mode. Nous pouvons ajouter que même la pratique chrétienne n'est pas à la mode. Dans notre société dite « laïque », Jeanne Le Ber nous invite peut-être à nous re-questionner sur le sens de notre vie, à nous re-positionner sur l'essentiel de la vie.

     « Par qui et par quoi sommes-nous habité? Est-il possible de découvrir un noyau dans les abîmes qui s'ouvrent en nous-mêmes face à l'injustice, ou dans le silence des nuits d'insomnie, l'angoisse des attentes, la douleur des deuils, la solitude? Que se passe-t-il au fond de notre puits intérieur, au-delà de l'inconscient et du rêve? »

Faire place au silence

     Chercher Dieu aujourd'hui, comme hier, c'est toujours original. Au coeur de la vie bourdonnante et trop souvent déconcertante, cette originalité nous invite à prendre le temps pour mieux comprendre le sens de notre chemin intérieur.

     Jeanne Le Ber veut « consacrer tout son temps à creuser ce qui se travaille à l'intérieur ». Par son originalité, Jeanne Le Ber suscite des questions qui pourraient nous faire croire que ce cloisonnement n'a aucun sens pour la recherche de Dieu de l'époque et/ou de notre époque. Cette attitude, comme l'écrit l'auteure, « est une présence vive au monde qui l'entoure, un modèle d'éthique de vie ».

     Le silence de Jeanne Le Ber vient nous apprendre ce qu'est la vie dans cette société hyperactive, à savoir l'apprentissage de notre présence dans nos relations humaines: « Elle vient nous inviter à recréer les contacts avec autrui, même muets, afin de tisser des liens chaleureux, subtils, empathiques. »

     Au coeur du monde, Jeanne Le Ber est aujourd'hui, par le témoignage des petites Soeurs Recluses missionnaires, une présence dans la collectivité, dans le silence et la prière continuelle.

     Au coeur du monde, c'est le silence qui invite à l'Autre et aux autres.  «Aurions-nous oublié que le Tout-Puissant se révèle à l'homme et à la femme dans le bruissement d'une brise légère? » Bref, ce regard vers la vie silencieuse de Jeanne Le Ber est une brise que Dieu nous souffle au coeur pour apaiser nos anxiétés et ralentir nos courses folles de la vie.

     Cette brise à travers un témoin silencieux est une invitation à prendre notre route, le sentier de notre vie, en avant une attention toute particulière à notre entourage, à notre environnement, à nos proches, et à tous ceux qui souffrent ou qui cherchent un sens à leur vie. À ceux et celles qui désespèrent ou se questionnent, avec les « pourquoi » de la vie...

     Accordons-nous de marcher sur notre route avec eux, avec lui ou avec elle, « afin d'aller jusqu'au bout de notre trajectoire et la leur. Cette écologie de l'être est indispensable à la survie de l'humanité ».

* Gilles Pilette est animateur de pastorale au secondaire et Associé aux Recluses missionnaires depuis 1989.

 

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