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« Le privé est politique » par Marie Gratton Sylvie
ROCHE
À l'occasion de la Marche mondiale des femmes (octobre 2000), une multitude d'initiatives ont vu le jour. Partout sur la planète, des femmes se préparent à l'événement. De l'une à l'autre, le fil de l'histoire: récits de vie de femmes syndiquées, s'inscrit dans cette dynamique. L'ouvrage, qui retrace le parcours de 10 Québécoises, est le fruit d'une 'collaboration entre L'intersyndicale des femmes, Les éditions du remue-ménage et Le parloir. Les propos de ces travailleuses ont été recueillis et rédigés par Sylvie Roche. L'auteure, en empruntant cette forme littéraire du récit de vie, offre ainsi la chance d'une prise de parole publique à des personnes qui ne l'auraient probablement jamais eue autrement, puisqu'elles uvrent hors des sphères du pouvoir et de la renommée. À travers le discours de ces femmes, dites ordinaires, issues de tous les milieux sociaux et professionnels, c'est la chronique d'une époque qu'on voit se dessiner sous nos yeux. C'est d'ailleurs le but avoué de l'auteure: « donner forme au portrait » de notre société à partir de vies individuelles et « comprendre le collectif par ses parties ». Il faut rendre à Sylvie Roche ce témoignage: sa réécriture des entrevues qu'elle a menées semble ne jamais faire écran à l'originalité propre à chacune de ces héroïnes du labeur quotidien. La correction générale du style nous permet quand même d'entendre 10 voix fort différentes. La familiarité sans complexe de l'une, l'humour de l'autre, la retenue d'une troisième ne se dévoilent pas seulement à travers les épisodes de vie qui nous sont racontés, mais on les reconnaît dans le ton que l'auteure a adopté, et qui varie d'un récit à l'autre. Pour imprimer à son ouvrage une valeur documentaire, Sylvie Roche a choisi des sujets dont les âges vont de la trentaine à la cinquantaine avancée. Une majorité vient de Montréal, le reste de Laval, Québec, Lévis, Sherbrooke et Trois Rivières. Quelques unes sont mariées, d'autres divorcées, certaines parmi ces dernières sont engagées dans une nouvelle relation, l'une est célibataire, une dernière enfin est lesbienne. La plupart sont mères de famille, et quelques unes ont vécu les hauts et les bas de la monoparentalité. C'est dire que la double tâche, voire la triple tâche, quand elles accordent à l'engagement syndical une large place dans leur vie, elles connaissent! Plusieurs ont dû exercer 36 métiers et avoir à se débattre au milieu de 36 misères avant de se dénicher un travail stable qui puisse correspondre à leurs goûts, à leurs aspirations, tout en leur permettant de mettre à profit la formation qu'elles se sont donnée, souvent au prix de grands efforts et d'importants sacrifices financiers. La précarité d'emploi, souvent pour des périodes fort longues, a été le lot quotidien de plusieurs. Si ce portrait en raccourci des femmes de la société québécoise a pour vous une allure de déjà vu, il n'y a rien d'étonnant à cela: je vous l'ai dit, Sylvie Roche a voulu nous présenter une image ressemblante de notre petit monde en lui donnant 10 noms, 10 visages, 10 itinéraires et une foule de projets et de rêves, qui n'attendent qu'une conjoncture politique et sociale favorable pour se réaliser. Après toutes les difficultés qu'elles ont rencontrées pour se faire une place sur le marché du travail, pour obtenir l'équité salariale, pour se défendre contre le harcèlement sexuel, pour surmonter des formes plus ou moins subtiles de discrimination de la part de leurs patrons ou venant d'autres employés, il n'y a pas à s'étonner qu'elles se soient un jour ou l'autre intéressées au syndicalisme. Elles le considèrent toutefois avec un regard souvent critique, et entretiennent avec lui des relations assez différentes, selon les chemins qui les y ont menées. Chacune de ces travailleuses sait que le syndicalisme n'a pas, d'un coup de baguette magique, permis de régler tous les problèmes de précarité d'emploi, et instauré partout des conditions idéales de travail pour les femmes. Il n'a pas non plus fait baisser le taux de chômage, puisqu'on sait que la préservation des acquis des travailleuses et des travailleurs a plus souvent été le cheval de bataille des syndicats que la création d'emploi. Mais toutes les femmes dont nous avons brièvement fait la connaissance comptent d'abord sur elles mêmes pour améliorer leurs conditions de vie et de travail, et non pas sur un syndicat, si efficace qu'il puisse être. Si quelques unes nous décrivent surtout leur milieu de travail, avec les frustrations, mais aussi les satisfactions qu'elles y vivent, d'autres nous font davantage entrer dans leur intimité. C'est avec une candeur touchante qu'elles évoquent les difficultés qu'elles ont connues dans leur enfance, leurs premiers élans amoureux, la découverte du bonheur de former un couple et de fonder une famille avec un compagnon fiable et tendre, mais aussi la cruelle déception d'avoir été abandonnées ou d'avoir vu leur confiance trahie. L'histoire de ces femmes, c'est le reflet de celle des mutations rapides et profondes que le Québec a vécues depuis 40 ans. Elle illustre à la perfection le constat que faisaient les féministes américaines des années 60: « Le privé est politique. » |
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