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Présence magazine
Cette recension est une gracieuseté de Présence magazine 72 (2001) 29.

 

Une Église à refonder

par Jean-Marc Gauthier*
 

Gerald A. ARBUCKLE
Refonder l'Église. Dissentiment et leadership
Montréal, Bellarmin, 2000, 344 p.

 

Dans un livre paru récemment en français, Gerald A. Arbuckle nous invite à rien de moins qu'à refonder l'Église. Projet ambitieux, entreprise hasardeuse, hubris irréligieux, cause désespérée, retour aux sources? Quoi qu'il en soit, l'auteur mérite d'être entendu.

     L'Église (entendons ici l'Église catholique romaine) vit actuellement une crise d'identité profonde, disons plutôt une crise de survie. Et devant cette situation, un fort courant de restauration tente de monopoliser cette Église pour qu'enfin elle redevienne ce qu'elle était. Différents groupes situés proches du centre romain (dont la « secte » de l'Opus dei, dit l'auteur) tente d'avoir la mainmise sur l'Église. Gerald A. Arbuckle ne se laisse pas impressionner par ce fort mouvement de restauration et propose donc, pour le contrer, une tâche de refondation. Vaste entreprise, long cheminement qu'il décrit d'ailleurs abondamment.

     Le courant de restauration, dit-il, est contraire aux valeurs de Vatican II. Il faut le dire clairement et hautement. Et pour le contrer, il ne faut pas craindre de prendre d'autres positions, des positions de résistance, des positions de dissentiment. Oui! il faut redonner place au dissentiment dans cette Église où, au nom de ce que l'on croit, on puisse résister à certaines prises de positions, même officielles, qui prétendent monopoliser l'être-Église, notre Église.

     L'Église, dit Arbuckle, doit accepter de renoncer à un visage inapproprié pour aujourd'hui... et pour demain. Il faut faire le deuil de ce qui ne répond pas ou ne répond plus à la quête de sens et de salut du monde d'aujourd'hui. Autrement dit, l'Église doit redevenir Évangile, une Bonne Nouvelle pour le monde d'aujourd'hui et de demain. Redevenir Évangile ne signifie pas revenir en arrière mais refonder l'Église en renonçant à l'enfermer dans des problématiques de restauration: « Dans l'Église, l'idéologie de Restauration est un symptôme de l'absence de deuil; c'est-à-dire le refus de renoncer à ce qui n'a pas d'importance et de permettre à la nouveauté apostolique d'entrer. »

La refondation des communautés religieuses

     Pour entrer dans ce processus de refondation, processus long et complexe, Arbuckle propose de regarder ce qui se passe dans le monde des « religieux »... c'est-à-dire des communautés religieuses: un monde qu'il connaît bien pour y avoir longuement oeuvré, un monde qui révèle en condensé la problématique de la refondation de l'Église. Son analyse nous montre comment il est difficile de « refonder » véritablement; comment les résistances se manifestent de façon plus on moins subtiles, comment on succombe régulièrement à la tentation du retour en arrière ou de l'illusion en avant (ce qui revient presque au même, pratiquement). Et il y a une constante, souvent observée: il se joue dans ce retour en arrière ou dans cette illusion en avant une problématique de leadership mal assumé. Les leaders reconnus n'arrivent pas à assumer « prophétiquement » leur leadership et laisse le groupe, la communauté, l'institut s'enfermer dans des problématiques d'arrière-garde ou d'illusions avant-gardistes.

     Comme les communautés religieuses, l'Église recherche dramatiquement des leaders prophétiques, capables de dissentiment s'il le faut, mais surtout capables de refonder cette Église en permettant à des ensembles communautaires, qui sont aussi l'Église, de vivre audacieusement à la mesure de la foi et de la liberté évangéliques. La problématique de la « refondation » de l'Église n'est pas une question théorique ou idéologique mais pratique, existentielle, historique. On ne la comprend que si l'on y entre, pratiquement, audacieusement, de façon critique, c'est-à-dire en étant capable de discernement prophétique. On y entre si l'on ose, dans la foi mais aussi dans la lucidité, poser les bases pour que les gens d'aujourd'hui se reconnaissent comme partie prenante de cette Église et non pas comme les délaissés d'un projet de « purs » qui se prennent pour le « petit reste » des restaurés.

Appel à la dissidence!

     Si « les forces de Restauration ne veulent pas renoncer à l'Église ancienne », il faut, pour notre part, dit Arbuckle, renoncer à la Restauration. Mais la tâche ne sera pas facile car il est toujours plus aisé et plus tentant de chercher la solution dans le passé en voulant le reproduire. Le poids de l'Histoire joue contre les prophètes et les refondateurs. Il ne faut pas renoncer à l'Histoire mais ne pas nous laisser emprisonner dans son carcan. Il faut désespérément ou en espérance regarder l'avenir en osant le faire.

     Le livre d'Arbuckle est stimulant, audacieux, questionnant. Même si, comme l'Histoire, il traîne parfois en longueur (cela pourra apparaître surtout à ceux et celles moins directement concernés par la vie religieuse), il mérite d'être lu, au plus haut point. Et encore plus que d'être lu, il mérite d'être pratiqué par ceux et celles qui se reconnaissent encore dans cette Église et qui croient qu'elle gagnerait à être refondée.

* Jean-Marc Gauthier est professeur à la Faculté de théologie de l'Université de Montréal.

 

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