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Un journal vivant par Yves Cailhier* Yves Congar
Ce journal écrit sur le vif, non destiné à la publication, de Yves Congar, est un récit vivant, anecdotique, mais surtout existentiel, de ses démêlés avec les autorités romaines de 1946 à 1956. Grâce à la diligence de l'éditeur, Étienne Fouilloux, des notes en bas de pages complètent l'information que le caractère spontané du journal ne pouvait pas donner, tout en prenant soin de ne pas modifier le texte lui-même (y compris les fautes d'orthographe ou les erreurs de date ou de personne) de façon à donner au journal toute son authenticité et à l'auteur les vraies dimensions du personnage, avec ses grandeurs et ses petitesses. Le puissant « Saint-Office » La période couverte par le journal est celle où l'Église catholique était dominée par le tout-puissant « Saint-Office », l'organe officiel chargé de sauvegarder l'orthodoxie dans l'Église, mais, semble-t-il, plus préoccupé de défendre une doctrine sclérosée que de s'ouvrir à un renouvellement de la pensée théologique. Congar y a été dénoncé comme suspect d'hérésie et rebelle à l'enseignement et aux autorités de l'Église. Le dossier a été jugé assez lourd pour faire l'objet d'une « instruction » sur son oeuvre et son action et une convocation à se rendre à Rome pour se justifier. Le plus pénible, et le journal insiste sur ce point, est la cruelle « loi du silence » qui entourait toute la procédure du Saint-Office, loi tellement injuste à l'égard de celui qui était suspecté qu'il ne savait pas ce qu'on lui reprochait exactement et qu'il lui était pratiquement impossible d'assurer une défense valable. Congar, qui a connu l'internement en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale, n'hésite pas à comparer ces méthodes à celles de la Gestapo et les interdits qui pleuvaient sur les suspects aux purges soviétiques. Cris de révoltes et de désespoir Les mesures prises à son endroit: interdiction d'enseigner et de publier, permission à chaque fois exigée pour prendre la parole en publie, exils à Rome, Jérusalem, Cambridge et finalement Strasbourg, ont fini par l'exacerber et à le mener au bord du désespoir. Certaines pages sont pathétiques, traversées de cris de révolte et de fureur, évoquant même une défection possible, mais toujours repoussée, ou encore l'éventualité, elle aussi aussitôt rejetée, de mettre fin à une vie qui, à ses yeux, n'avait plus de sens hors son travail théologique. Le recours constant à la prière, la célébration quotidienne de l'eucharistie, l'évocation souvent rappelée de la Croix du Christ, l'ont sans cesse soutenu dans l'épreuve et maintenu dans l'obéissance et surtout l'espérance. Un aveu pathétique Dans les dernières pages de son journal, à la veille de partir pour son dernier exil à Strasbourg, il se demande s'il n'a pas attaché trop d'importance à son oeuvre, s'il n'a pas cherché à vouloir jouer un rôle dans l'Église et même dans l'Histoire. « J'ai trop cherché et aimé mon oeuvre », avoue-t-il. C'est la souffrance du chercheur austère qui a voué sa vie au travail intellectuel et qui se demande s'il n'a pas sacrifié l'essentiel: « la communion aux hommes et aux choses, les conditions, onéreuses en humilité et en patience, d'une communion aux choses grandes et profondes: les souffrances et les misères des hommes, le gratuit, l'art et les belles choses, les contacts, l'ouverture à ce que les Autres pouvaient attendre secrètement de moi. » Un aveu pathétique de la part d'un théologien qui, par son travail, a tellement contribué à faire avancer l'Église. La réparation Congar, qui a interprété sa nomination comme consulteur et expert à Vatican 11, comme « une réparation », a écrit aussi un journal sur sa participation et le rôle (majeur) qu'il a joué à ce concile. Tous ceux qui auront lu le récit poignant de sa descente aux enfers dans ce Journal seront sans doute ravis de lire ces pages de réhabilitation de celui qui a tant souffert par l'Église et pour l'Église, ce que Jean-Paul II reconnaîtra en le créant « cardinal » un an avant sa mort en 1995. * Yves Cailhier, dominicain, est professeur au Collège dominicain de philosophie et de théologie à Ottawa. |
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