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Un homme et sa vertu par Robert David* Guy Couturier (dir.)
L'exégèse scientifique, en milieu catholique, n'affiche pas une longue tradition séculaire. Elle remonte, pour l'essentiel, au début du 20e siècle. Un homme a particulièrement contribué à son émergence, le père Marie Joseph Lagrange, o.p., fondateur de l'École biblique de Jérusalem. Ce pionnier de l'exégèse catholique a consacré une partie importante de sa vie à convaincre les autorités romaines de l'importance et de la pertinence de l'étude scientifique des textes bibliques. L'ouvrage dirigé par Guy Couturier met en relief la passion de cet homme pour la science exégétique, mais aussi son attachement indéfectible à l'Église qu'il voulait servir avant toute chose. Le titre de l'ouvrage donne l'impression que l'étude porte uniquement sur la question de la place des patriarches bibliques dans l'histoire. Si les deuxième et troisième parties de l'ouvrage sont effectivement consacrées à cette question, la première relève d'un autre genre et vaut, à elle seule, le plaisir de sa lecture. Il s'agit d'une édition critique d'un article inédit du P. Lagrange intitulé: « Les patriarches (comment ils appartiennent à l'histoire) » (1905), qu'il n'a jamais pu publier. C'est à une véritable enquête que s'adonne Maxime Allard, du Collège dominicain d'Ottawa. Ayant eu accès aux archives de sa communauté et à des documents se rapportant à l'histoire des relations du P. Lagrange avec les autorités ecclésiastiques, l'auteur, avec la minutie des fins limiers, retrace les diverses étapes que franchit l'article avant sa tombée dans l'oubli à la mort du P. Lagrange. Le souci d'une juste connaissance L'intérêt de cette première partie ne réside pas dans le contenu même de l'article du P. Lagrange puisque, d'un strict point de vue scientifique, il est dépassé. On apprécie plutôt suivre le travail d'écriture, de correction, de sensibilité du P. Lagrange. En indiquant les retouches apportées aux diverses versions de l'article, on sent le souci du P. Lagrange de faire avancer la recherche exégétique tout en protégeant les susceptibilités de ceux qui émettaient des réserves sur ses travaux. Maxime Allard a le mérite de ne pas simplement nous mettre en présence d'un article inédit, ce qui est déjà intéressant en soi, mais surtout de présenter un homme profondément attaché à l'Église et déterminé à faire progresser la communauté catholique dans la découverte de la Bible. L'édition critique nous plonge également an coeur de la controverse rationaliste qui avait cours au début du siècle. On y fait une incursion dans le monde des mentalités conservatrices et progressistes qui s'affrontaient alors. Maxime Allard résume bien ce que l'on perçoit à la lecture de cette section: « L'exégèse du fondateur de l'École biblique se constitue ainsi méthodologiquement dans une constante attention d'une part aux institutions ecclésiales et scientifiques, d'autre part à l'impact sur la foi du public que pourrait produire la lecture de ses propositions exégéliques. » La deuxième partie du livre, présentée par Guy Couturier, résume et discute des recherches sur les patriarches qui suivirent la mort du P. Lagrange (1938). Il concentre son attention sur les travaux d'un exégète de grande valeur, le père Roland de Vaux. Ce dernier publia une série d'articles sur les patriarches qui ne subirent pas le sort qui fut réservé à l'article du P. Lagrange. Pourquoi? Guy Couturier a sans doute raison d'attribuer les changements d'attitudes de Rome à l'avènement du pontificat de Pie XII (1939). On sent une plus grande liberté académique; la crise moderniste et rationaliste passée, l'exégèse catholique peut s'ouvrir au monde. Qui n'a pas eu l'opportunité de travailler la question des patriarches trouvera dans cette partie une excellente synthèse des recherches de 1938 à 1971. Couturier y regroupe l'essentiel des conclusions proposées par de Vaux. Bien qu'il prenne parfois ses distances avec son maître, il signale combien l'érudition du P. de Vaux lui a permis de suggérer des solutions qui évitaient les pièges des positions trop tranchées des écoles allemandes et américaines. Il montre également combien l'oeuvre du P. de Vaux demeure incontournable pour quiconque s'intéresse à la question des patriarches et de l'histoire. Les exégètes d'aujourd'hui Léo Laberge s'est vu confier la lourde tâche de faire état des travaux menés sur le sujet, depuis la mort du P. de Vaux jusqu'à nos jours. Cette troisième partie du livre nous met en présence du fouillis dans lequel se trouvent maintenant les études sur les patriarches (et l'ensemble du Pentateuque). Il trace un portrait sommaire mais très juste des thèses qui s'affrontent depuis la parution des travaux de Thompson et Van Seters il y a près de 30 ans. Un univers sépare les travaux du P. Lagrange de ceux publiés depuis 1971. Si l'on a apprécié la modestie et la rigueur de chercheurs comme Lagrange et de Vaux, Léo Laberge signale bien l'arrogance manifestée par certains chercheurs s'intéressant aux mêmes questions aujourd'hui. L'éclatement qui ressort de cet article correspond bien à l'époque de la troisième génération d'exégètes. En ce sens, on reste encore dans l'histoire, celle des patriarches, mais aussi la nôtre. Ces 336 pages consacrées à un sujet pouvant paraître aride de prime abord, nous replongent au coeur de l'histoire de l'Église et de la recherche exégétique du 20e siècle. Un régal. * Robert David est professeur à la Faculté de théologie de l'Université de Montréal. |
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