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Regards juifs sur Jésus par Jean Duhaime* Salomon Malka
Journaliste basé à Paris, auteur de Lire Lévinas et co-auteur de Shalom Rabin, Salomon Malka s'est donné pour objectif d'explorer auprès des chercheurs concernés la manière dont on perçoit aujourd'hui « la figure du Nazaréen dans le paysage qui l'a vu naître »: « Quel regard porte-t-on sur son histoire, sur son mystère, sur sa "passion"? Quelle idée se fait-on des Évangiles? » En juillet 1997, Salomon Malka a rencontré à Jérusalem quelques chercheurs juifs qui participaient à un congrès international sur les fameux manuscrits de la Mer Morte dont on a accusé le Vatican de retarder la publication pour ne pas ébranler les fondations du christianisme. Qu'en est-il au juste? Selon Emmanuel Tov, éditeur en chef des manuscrits, la recherche récente souligne plutôt la nature juive de ces textes. Selon Shemaryahou Talmon, Geza Vermès et Zvi Werblowski, l'influence du groupe de Qumrân sur le christianisme primitif est assez faible, mais ces textes permettent de mieux comprendre le Nouveau Testament et l'organisation de l'Église primitive. Traités de manière adéquate, les manuscrits de la Mer Morte « jettent une lumière vive sur les origines à la fois du christianisme et du judaüme rabbinique ». Malka évoque trois pionniers de la recherche israélienne sur Jésus. Joseph Klausner (Jésus le Nazaréen, son temps, sa vie, sa doctrine) s'efforce de situer le personnage dans « son paysage naturel ». Pour Klausner, Jésus représente « une lumière pour les nations », un maître moral dont les disciples « ont porté le flambeau de la Tora d'Israël, même si c'est de manière partielle et déformée, à des païens aux quatre coins de la terre ». David Flusser a montré comment la littérature rabbinique peut éclairer la vie et l'enseignement de Jésus, par exemple les paraboles du Royaume. Pour sa part, le juriste Haïm Cohen a travaillé pendant une vingtaine d'années à « une véritable révision du procès » de Jésus, dont il reconstitue le scénario. Selon lui, la comparution de nuit devant le sanhédrin était une ultime tentative pour persuader Jésus de renoncer à sa prétention messianique et de le sauver ainsi d'une mort certaine aux mains des Romains. Parmi les contemporains, Daniel Schwartz, qui enseigne le Nouveau Testament à l'Université hébraïque de Jérusalem, voit Jésus d'abord comme une figure politique d'opposition à la domination romaine; le génie des premiers chrétiens aura été de procéder à une réappropriation de Jésus « dans le domaine personnel et universel ». Pour son collègue Albert Baumgarten de l'Université Bar Ilan, Jésus est surtout un réformateur qui a proposé une notion de sainteté fondée sur la liberté plutôt que sur les obligations et les restrictions. André Chouraqui souligne le profond malentendu entre juifs, chrétiens et musulmans: si les juifs ont refusé Jésus et Mahomet, c'est par fidélité à leur identité, mais tous sont appelés à l'Alliance avec le Dieu créateur du ciel et de la terre. Les talmudistes s'intéressent également à Jésus. Adin Steinsaltz a retracé les passages du Talmud, peu nombreux, où il est question de Jésus: Jésus y apparaît comme une figure marginale, traitée de manière anecdotique, qui ne suscite pas de véritable débat théologique. Mais selon Samuel Safraï, le Talmud fournit de nombreux indices qui apparentent Jésus aux hassidim de son temps: son enracinement galiléen, l'usage de l'expression « père » pour s'adresser à Dieu, les guérisons, etc. Finalement, Malka passe en revue les principales oeuvres de philosophes et d'écrivains qui se sont intéressés à Jésus. Parmi eux se démarque la figure de Franz Rosenweig (L'Étoile de la Rédemption) pour qui les communautés juive et chrétienne ont des vocations complémentaires, la première « vivant dans l'éternité de sa vérité », la seconde portant cette vérité aux autres nations. Sont également évoquées les figures importantes de Martin Buber (Deux types de foi), de Shalom Ben Chorin (Mon frère Jésus) et d'Emmanuel Lévinas lequel, malgré une profonde sympathie pour le christianisme, est gêné par « l'idée d'incarnation, l'absence d'écart entre le divin et l'humain ». L'ouvrage s'achève par le rappel des propos de David Ben Gourion, fondateur de l'État d'Israël: à son avis, Jésus se situait dans la ligne des prophètes d'Israël et sa doctrine était conforme à la Torah; mais ses disciples, en particulier Paul, « 1e premier Juif assimilé », l'ont déformée et ont conduit à la rupture avec le judaïsme. L'information contenue dans cet ouvrage paraît généralement assez juste. J'ai relevé seulement un contresens dans l'appréciation de Marcion qui prônait non pas l'étude de l'Ancien Testament, mais son rejet pur et simple par l'Église chrétienne. Il faudrait aussi nuancer les propos sur la découverte du Rouleau du Temple qui, d'après d'autres sources, aurait été saisi par Yadin chez un antiquaire en 1967. S'en tenant à son rôle, Malka ne s'autorise pas à évaluer les opinions émises et préfère laisser ce jugement à chacun. Mais cela sera sans doute difficile à moins de se reporter directement aux études des chercheurs interrogés par Malka et vers lesquels la lecture de ce stimulant ouvrage nous oriente (voir la bibliographie). Un livre qui tombe à point pour les catholiques dont les autorités ont reconnu récemment l'État d'Israël et qui, dans la mémoire tragique de la Shoah, cherchent le dialogue et la réconciliation avec la Synagogue. * Jean Duhaime est professeur spécialiste des manuscrits de la Mer Morte, faculté de théologie de l'Université de Montréal. |
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