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Présence magazine
Cette recension est une gracieuseté de Présence magazine 66 (2000) 29.

 

De courage et de simplicité

par Denis Gagnon*
 

Alexandre Men
Jésus, le Maître de Nazareth
Montrouge, Nouvelle Cité, 1999, 399 p.

 

Le 9 septembre 1990, un homme est sauvagement assassiné à coups de hache par des inconnus. La scène se passe en Russie, la Russie dominée par un communisme d'autant plus rigide qu'il est talonné par la protestation interne autant que par la persécution de l'extérieur. Alexandre Men - c'est son nom - ne plaisait pas aux services secrets du KGB à cause de ses convictions religieuses. Les antisémites n'avaient pas davantage d'admiration pour lui. Étaient-ils derrière cet attentat? Peut-être ne le saurons-nous jamais.

     Qui était Alexandre Men pour être classé parmi les menaces publiques? Alexandre Men est né à Moscou en 1935. Son père était juif. En se convertissant au christianisme, sa mère avait rejoint l'Église orthodoxe. Après avoir étudié la biologie à l'université, Alexandre devient prêtre orthodoxe. Sa culture et sa compétence attirent l'attention des moscovites instruits comme des simples croyants. Son intérêt pour les autres Églises chrétiennes l'amène à travailler activement pour l'unité. Son ouverture d'esprit le met en contact avec des croyants de religions non chrétiennes. Alexandre Men a aussi été le premier prêtre autorisé à enseigner la religion dans une école de l'État soviétique.

     Alexandre Men écrit beaucoup. Une grande partie de ses ouvrages s'adressent à ceux et celles qui connaissent peu le christianisme ou ne savent rien sur le sujet. Men prend le ton du catéchète pour faire connaître Jésus Christ, les évangiles, l'Église, la morale chrétienne. Malgré l'interdiction de publier des ouvrages a caractère religieux, les livres d'Alexandre Men jouissent d'une grande popularité. À lui seul, Jésus le Maître de Nazareth s'est vendu à quatre millions d'exemplaires dans l'empire soviétique. Par la suite, il sera traduit en 15 langues.

Une vie de Jésus

     Essentiellement, Jésus le Maître de Nazareth est une vie de Jésus. L'auteur s'inspire des évangiles, bien entendu ' Mais il n'hésite pas à faire appel au Talmud, à certains livres apocryphes. Sa connaissance des Pères de l'Église est mise à contribution, de même que l'exégèse moderne. L'analyse est fine, précise. L'auteur n'hésite pas à pousser sa réflexion le plus loin possible.

     La rigueur d'Alexandre Men n'en fait pas pour autant un auteur sec et morne. Bien au contraire. Men raconte. Il met en scène. Il situe ses personnages et les fait vivre au fil de son récit. Il a le don de faire ressortir le contexte. Il dessine les paysages. Il invente des dialogues qui pourraient avoir eu lieu véritablement. C'est presque du roman. Sauf que, de temps à autre, nous assistons à une étude serrée d'un point ou l'autre du message du Christ, à une présentation exégétique rigoureuse. Dans un langage simple, à portée du non-initié, sans pour autant laisser sur son appétit celui qui connaît la matière.

Une foi sereine, une espérance

     Car, avant tout, Alexandre Men veut communiquer avec son lecteur. Il ne s'impose pas comme le doctrinaire ou le vendeur d'idées. Il préfère présenter le Christ tout bonnement, homme parmi d'autres humains et Fils de Dieu reconnu par le croyant. Il évoque ce que Jésus représente pour l'un ou l'autre personnage des évangiles, ce qu'il est pour lui-même. Derrière les mots et les descriptions, nous découvrons la foi d'un homme convaincu, une foi sereine, une espérance. Nous acceptons de poursuivre la lecture d'autant plus que l'auteur ne manifeste aucun prosélytisme.

     On pourrait reprocher à l'auteur - sans doute plutôt au traducteur - l'usage de certaines expressions consacrées dans le vocabulaire chrétien et qu'on utilise ici dans un contexte juif. Ainsi, peut-on parler des rabbins ou des grands prêtres en les qualifiant d'ecclésiastiques (p. 71)? La chose n'est peut-être pas interdite puisqu'on utilisait le terme ekklesia pour désigner l'assemblée d'Israël, mais elle étonne tout de même... Parfois, nous aimerions qu'il prenne le temps de mentionner les travaux sur lesquels il s'appuie pour avancer certaines hypothèses... Mais ces quelques peccadilles n'enlèvent rien à la valeur de l'ensemble ni à la confiance que nous pouvons faire à l'auteur.

     « Les siècles écoulés depuis le matin de la Résurrection en Judée ne sont en réalité que le prologue de la plénitude humaine et divine de l'Église, le tout début de ce que Jésus lui a promis. Cette vie nouvelle n'a donné que ses premières et encore tendres pousses, car la religion de la Bonne Nouvelle est celle de l'avenir. Néanmoins, le Royaume de Dieu est déjà là: il est dans la beauté du monde et partout où le bien règne parmi les hommes, dans les vrais disciples de Jésus, dans les saints et les chrétiens authentiques, dans tous ceux qui veulent le suivre et n'abandonnent pas leur maître au milieu des épreuves les plus dures de son Église ... » Ces quelques lignes, parmi les dernières du livre, illustrent bien le contenu et le ton de l'ensemble. Elles laissent deviner un bon ouvrage à mettre sur la liste des choses à lire.

* Denis Gagnon est professeur à l'Institut de pastorale des Dominicains.

 

 

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