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Présence magazine
Cette recension est une gracieuseté de Présence Magazine 79 (2001) 37.

Renseignements :

www.biblebayard.com

 

La Bible mieux écrite que jamais?

par Michel Gourgues, o.p.
 

La Bible. Nouvelle traduction
Paris, Montréal; Bayard, Médiaspaul, 2001, 3186
p.

 

Avant même d'ouvrir cette nouvelle traduction française de la Bible, on ne peut qu'applaudir à son projet. Réécrire le vieux texte millénaire dans un langage qui soit beau, littéraire et parlant pour des oreilles contemporaines; faire travailler à cette fin des spécialistes de la culture et des langues bibliques avec des experts de l'écriture et de la langue contemporaine; réussir à intéresser, voire à passionner, pour un tel projet une bonne vingtaine d'écrivains, versés dans la poésie ou le roman; combler la pénurie de traductions récentes de la Bible en français... Comment ne pas ressentir tout cela comme éminemment pertinent et opportun?

Pour autant, cette traduction neuve doit-elle se substituer aux précédentes? Tout dépend de ce qu'on en attend.

     Cherche-t-on une Bible de travail? Ce n'est pas ce que veut être cette édition. On y trouvera bien des notes, mais réduites au minimum et reportées en fin de volume; pas de découpage du texte en péricopes, ni de références marginales, ni d'indication des lieux parallèles, autant d'éléments qui rendent irremplaçable la Bible de Jérusalem (BJ) et les autres qui l'ont imitée depuis 50 ans.

     Cherche-t-on une Bible pour la lecture publique? Mieux vaut alors s'en tenir à la traduction liturgique, d'ailleurs reprise intégralement tout récemment et en instance de publication. La traduction nouvelle se révélerait maintes fois plus difficile à lire, dans le cas en particulier de livres poétiques de l'A.T., dépourvus de ponctuation à la manière de la poésie moderne. Un exemple entre mille, ce passage de Qohélet:

« Il a cherché Qohélet
les paroles délectables
les manières d'écrire juste
les paroles de vérité. » (12, 10)

     Une lecture inappliquée fera ici apparaître Qohélet comme l'un des objets plutôt que comme le sujet de la quête.

     D'abord faite pour la lecture et la méditation personnelles, la nouvelle traduction vise à rendre fraîcheur et nouveauté à un texte devenu familier, voire connu par coeur. Et, de fait, elle y réussit maintes fois. De nouveau, un exemple entre mille, Job 33,5: « voyons si tu me tiens tête: prêt? prépare ta défense! »

L'éternel défi de la traduction

     La Bible a choisi d'éviter systématiquement un certain nombre de mots pratiquement inusités, et donc inaudibles, en dehors des églises et du jargon croyant: « péché », « grâce », « gloire », « évangile », « église »...Option légitime, pourvu que l'opération de remplacement ne laisse rien perdre de la richesse du sens, ce qui paraît le cas par exemple lorsque « faveur » se substitue à « grâce ». Parfois, cependant, on aura l'impression d'un appauvrissement. Ainsi, quand « église » est remplacé par « assemblée », garde-t-on l'idée, présente dans le terme grec, d'une convocation venue d'ailleurs et précédant le rassemblement horizontal? Quand à « évangile » on substitue « annonce », tient-on compte du fait que le grec avait un terme pour dire cela et qu'il en avait un autre pour dire « bonne annonce »? Or, c'est ce dernier qu'utilise le N.T.

     Parfois, l'option a été faite d'uniformiser la traduction de tel ou tel mot à partir du sens premier. Ainsi, à « gloire » on substituera « éclat » ou « rayonnement ». Peut-on niveler ainsi? Si, traduisant Platon, je rends doxa par « éclat », il est clair que je passe à côté, car le terme n'est pas employé chez lui au sens matériel mais au sens second d'« opinion », comme il l'est le plus souvent dans la Bible au sens de « gloire ». Il en va de même pour pneuma, dont on retient invariablement le sens premier de « souffle ». En admettant que cela puisse aller pour l'Esprit divin, il reste que « esprit » était aussi une catégorie anthropologique grecque, nullement à confondre avec « souffle ». Un tel nivellement fait aboutir à des formules proprement inintelligibles en français: « Si nous avons semé pour vous les biens du souffle [au lieu de biens spirituels]… » (1 Co 9, 11). Et qui pourra s'empêcher de penser au test d'haleine en entendant parler, en 1 Co 12, 10, du « discernement des souffles »?

Diversité disciplinée et diversité sauvage

     L'une des richesses de cette Bible est d'avoir été sensible à la diversité des livres et des genres littéraires, bien reflétée dans la diversité des traductions. Parfois, cependant, les variations que l'on observe, d'un livre à l'autre ou même à l'intérieur d'un même livre, d'un même chapitre ou d'une même phrase, paraissent résulter simplement d'un manque d'harmonisation. Ainsi, dans les quatre récits du dernier repas de Jésus, la parole sur le pain, parfaitement identique en grec, se voit rendue de quatre manières différentes: « ce pain est mon corps » (Mt), « ce pain, c'est moi » (Mc), « ceci est moi » (Lc), « ceci est mon corps » (Paul).

     Face à ces constatations, face à l'hésitation constante que l'on observe d'un livre à l'autre ou à l'intérieur d'un même livre, entre le littéraire et le littéral, on est amené à se demander si les principes de traduction ont toujours été établis ou du moins appliqués avec assez de fermeté. On se prend à regretter que l'entreprise n'ait pas duré quelques mois de plus, le temps qu'une équipe éditoriale, en poursuivant le polissage et l'harmonisation du produit final, n'en assure davantage encore la réussite.

 

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