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La foi au risque de l'évolution par Sophie Tremblay* Jacques Arnould
Croyez-vous l'affaire Galilée morte et enterrée? Détrompez-vous! Le procès qui oppose les sciences et la foi chrétienne se poursuit toujours dans l'opinion publique. Par exemple, lors d'une visite à l'Astrolab du Mont-Mégantic, quelle ne fut pas ma surprise d'entendre un jeune animateur ridiculiser l'idée d'un Dieu créateur. Il n'y a pas de Dieu dans le ciel, les astronautes ne l'ont-ils pas prouvé hors de tout doute? C'est donc à un débat encore brûlant, passionné et passionnant, que Jacques Arnould consacre son dernier ouvrage. Ce dominicain français de 39 ans cumule les titres d'ingénieur agronome, de docteur en histoire des sciences et de docteur en théologie. On imagine sans peine les réactions provoquées par cette combinaison inusitée de compétences. Comment peut-on simultanément professer la première phrase du Credo chrétien et adhérer à la conception du vivant héritée de Charles Darwin? L'incompatibilité entre les deux n'est-elle pas irréductible? Sa foi ne détruit-elle pas sa crédibilité de scientifique? Ou à l'inverse, ses connaissances scientifiques ne minent-elles pas son attachement à la tradition chrétienne? En cherchant à rendre compte de l'espérance qui l'anime, Arnould met les croyants au défi de prendre au sérieux la vision évolutionniste de l'univers et du vivant. Dans ce petit ouvrage, il se garde bien de fournir les réponses sécurisantes qu'un lecteur inquiet voudrait trouver rapidement. Au contraire, la majorité des chapitres sont consacrés à poser le problème. Même les pistes théologiques qu'il énonce dans les dernières pages renvoient le lecteur à lui-même. Arnould commence par évoquer la figure fondatrice de Charles Darwin et ses démêlés avec la question religieuse. On apprend entre autres que le jeune Charles avait déjà envisagé de devenir pasteur et étudié la théologie. Emma, épouse du célèbre naturaliste et femme profondément religieuse, éprouvait des réticences à l'égard des théories de son époux. Après son voyage de recherche sur le Beagle, Darwin a rejeté toute idée d'un Dieu personnel. Cependant, pour préserver l'harmonie conjugale et familiale, il s'est cantonné à la science, évitant prudemment d'exprimer trop ouvertement ses opinions religieuses et philosophiques. Néanmoins, dès leur publication, les thèses darwiniennes ont suscité les plus vives controverses et se sont attirées les foudres des autorités ecclésiastiques. En dépit de ces clameurs réprobatrices, la vision évolutive de la vie théorisée par Darwin a fait tache d'huile. Elle est désormais partagée par la quasi-totalité de la communauté scientifique. La culture s'en est imprégnée. Arnould brosse un tableau rapide des étapes de l'évolution, du « big bang » à l'émergence des hominidés. Mais, demande-t-il à son lecteur, comment prétendre représenter fidèlement le passé précédant l'apparition de la pensée sur terre? Au fond, la science ne peut proposer de modestes reconstitutions effectuées à partir du point de vue actuel des observateurs que nous sommes. Qui plus est, notre expérience réelle de l'écoulement du temps ne nous permet pas d'appréhender des périodes de millions et de milliards d'années: méfions-nous donc de notre « anthropocentrisme temporel» spontané, de conclure Arnould. L'idée d'évolution pose la question troublante de l'existence ou de l'inexistence d'un sens, d'une finalité, d'un déterminisme. Or, la science se donne pour principe d'éliminer au départ toute considération de finalité, en raison du postulat d'objectivité. Toutefois, si les scientifiques évitent le sujet pour respecter leur méthode de travail, le commun des mortels s'en préoccupe plus que jamais. En témoignent les mythes modernes construits autour des données de la science qui circulent couramment dans la culture. Pour les croyants, la question du sens est inséparable de la question de Dieu. Toute compréhension de l'univers influence forcément la manière d'y situer l'humanité... et Dieu. Il n'est donc pas surprenant que les théories scientifiques viennent chatouiller, déranger et provoquer les croyants. Arnould insiste sur la nécessité de maintenir une stricte séparation entre la science et la théologie. Mais alors, à quelles conditions peut-on penser à nouveaux frais la foi en Dieu créateur? Les pièges et les fausses avenues forment un véritable labyrinthe qu'Arnould décrit sans complaisance (de quoi rendre fou le lecteur inquiet!). Arnould affirme sans détour que la foi en Dieu créateur ne peut plus s'ériger sur la négation de la contingence, c'est-à- dire le hasard, la fragilité, la multiplicité quasi infinie des possibles. Dans l'atmosphère de fin de siècle que nous respirons, combien d'hommes et de femmes se sentent écrasés par la contingence et ressentent le besoin de se prouver que le hasard n'existe pas. La foi en Dieu créateur peut-elle être autre chose que ce genre de béquille? Notre compréhension de l'univers ressemble de moins en moins au mouvement bien réglé d'une horloge. Que devient Dieu s'il perd son emploi de Grand Horloger? Et si la contingence était la trace de la liberté de Dieu... et le commencement de la nôtre? * Sophie Tremblay est professeure à l'Institut de pastorale de Montréal. |
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